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Quand on fera aux étudiants de la FEMIS un cours sur tout ce qu'il ne faut pas faire au cinéma, on leur passera sans doute Eternité, un des fims les plus consciencieusement consternants qu'il m'ait été donné de voir durant ma courte mais tumultueuse vie. On aimerait trouver un petit quelque chose qui satisfasse, tant on a apprécié jadis le sympathique A la Verticale de l'été, mais rien : à croire que Trãn essaye par tous les moyens de saboter son film. C'est l'adaptation d'un roman déjà très bien pensant d'Alice Ferney, mais le gars y ajoute une couche catholique supplémentaire, ce qui le fait ressembler à un film "anti-mariage pour tous", cul serré et bénitier à la main.

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Il est question là-dedans des femmes. Entendez Audrey Tautou, Bérénice Béjo et Mélanie Laurent (ça part mal) qui, de générations en générations, vont reproduire les mêmes gestes et vivre les mêmes événements, dans ce qu'on appellera la féminité. C'est-à-dire qu'elles vont enfanter, avoir de pâles sourires craintifs et se coiffer. La féminité, pour Trãn, se réduit à ça : avoir des enfants. Ils sont nombreux dans le film, on a l'impression que certains figurants en profitent pour faire plusieurs apparitions. Les hommes, quant à eux, regardent les femmes en lisant, meurent à la guerre, et les coiffent. Le film ne raconte que ça, comment au cours des années, les femmes ne font qu'une chose, des enfants, et comment cela comble leur vie. Ça se terminera d'ailleurs à Paris, avec la dernière génération de femmes, celle-ci s'apprêtant à fauter avec un autre bellâtre de figurant, et ce sera bien la seule occasion de lever la tête de cette vision caricaturale de la maternité : tout le reste se moque éperdument de l'Histoire, du contexte, et n'est historique que pour pouvoir être "en costumes". Bien, voilà pour le fond, qui n'est pas encore le pire.

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Le pire, c'est la forme. Ca s'articule autour de grands tableaux qu'on appellera oniriques, où les décors (une grande villa, un bord de mer tropical, une église) prennent toute la place, bouffant plus ou moins les scènes d'ensemble qui y prennent place. L'esthétique, à base de filtres colorés, de faux arbres, de lumière tombante et de costumes à l'ancienne, pique les yeux, tant tout semble travaillé à l'extrême, jusqu'au pur formalisme. On ne sait ce que Trãn a voulu faire : ou bien un film sur le souvenir, qui entremèlerait des lieux fantasmés aux vrais souvenirs ; ou bien un objet d'une insondable beauté, et dans ce cas-là on se demande où il est allé pêcher ces plans insupportablement léchés. A l'intérieur d'iceux, il se livre à des travellings incessants, qu'il voudrait élégants, mais qui ne font jamais oublier la caméra. C'est trop, beaucoup trop, et au millième plan qui vient recadrer cette charmante famille, on a envie de les éclater contre un mur, de prendre cette caméra et de la faire bouffer à Trãn. Ajoutez à cela quelques séquences au ralenti, où chaque personnage semble marcher sur les scotchs pour avoir le bon profil (une course-poursuite où nos catholiques se lancent des seaux d'eau en riant bruyamment, hihihi), et une musique issue des "plus grands airs classiques au piano", et vous obtenez un véritable cauchemar esthétique. Les acteurs, simples silhouettes plaquées arbitrairement sur le film, n'ont d'ailleurs rien à jouer : avare en dialogue, le film est raconté par une voix off insupportable de mièvrerie (extrait : "Mathilde avait fait ce qui fait d'une femme une femme : des enfants", ou une connerie rétrograde comme ça), et enquille les vignettes clicheteuses comme une nonne les perles à son chapelet. Bref, l'horreur est totale, on a juste envie de revoir L'Exorciste après ça.