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Alors là, les enfants, je ne donnais pas très cher de Duvivier, mais j'avoue que La Fin du Jour, ressorti sur grand écran à la faveur d'une restauration, est une pure merveille. Le film allie comédie et tragédie, vieillesse des artères et jeunesse du coeur, ambiances pépères à la française et atmosphères gothiques, bons mots et profondeur, et réussit un parfait mélange entre tout ça. Il est en plus interprété à la perfection, ce qui n'enlève rien, et on ressort de ce film ému et tout chose.

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Le postulat de base est en lui-même quasi-fantastique. Ça se passe dans une maison de retraite qui accueille de vieux comédiens finis, des qui n'ont pas eu la carrière qu'ils méritaient, des vieux cabots sur le retour, des seconds couteaux, ou des gloires passées. Ici vieillit Cabrissade (Michel Simon), acteur de remplacement... qui n'a jamais remplacé personne, Saint-Clair (Louis Jouvet), Don Juan glorieux en mal de conquêtes, Marny (Victor Francen), grand comédien délaissé par le public et qui ne s'est pas remis de la mort de sa femme, et tout un tas de trognes du cinéma français, qui ont tous leur petit mot à dire et leur petit rôle à tenir. Dans cette maison vont se dérouler petits drames rigolos et grandes tragédies, pour une élégie assez morbide au théâtre. Duvivier noircit jusqu'à la cruauté le trait, et derrière le masque comique, il dissimule toujours des sentiments noirs, inquiétants ou désolants. Le personnage de Jouvet, par exemple, au début léger, va se montrer diabolique dans sa façon de jouer avec la jeune première. Manipulateur, fasciné par sa propre chute, il veut trouver dans le suicide de celle-ci l"achèvement de sa propre vie de séducteur. Marny, lui aussi, est un personnage tourmenté et sombre, qui vit dans le souvenir de son épouse infidèle. Seul le personnage de Michel Simon semble être un pur personnage comique ; mais quand on découvre qu'il va chercher dans le camp de scouts le fils qu'il n'a pas eu, quand on apprend que sa vie n'est que frustrations et fanfaronnades, on se dit que lui aussi est bien marqué par la vie.

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Duvivier croit encore au collectif, comme dans La belle Equipe, et ressucite le temps d'une nuit la révolte du Front Populaire : Cabrissande lève toute une armée de petits vieux pour exiger ses droits, porté par le vin et la fougue du nombre. Mais ces revendications se heurteront à la réalité : la maison de retraite va fermer faute de moyens. Le film peut se lire comme la mort d'une époque, celle où on croyait encore à la solidarité, celle où l'art dramatique était un art noble. Tout, dans le film, évoque la mort, depuis le mariage des petits vieux, filmé comme un enterrement, jusqu'à la mort concrète de Cabrissade, pathétiquement regardée comme une farce de plus. Le scénario de Charles Spaak est parfait, recélant tous les sentiments du monde, d'un pessimisme poussé à l'extrême : tout est mensonge, fabrication pathétique d'une vie (Saint-Clair s'envoie à lui-même des lettres d'amour), ratages (la scène avec François Perrier où un comédien rejoue dérisoirement Romeo et Juliette dans une grange désaffectée), impuissance (la seule fois où Cabrissande montera sur scène, il oubliera le texte qu'il a passé sa vie à apprendre). En tout cas, il est vibrant d'humanité, entièrement voué à la complexité des hommes, tout en continuant à nous donner de l'amusement et des événements. Quant à la mise en scène, souvent anonyme chez Duvivier, elle est ici d'une subtilité totale : deux femmes qui préparent les mêmes fleurs pour l'homme qu'elles ont aimé, une scène de théâtre qui se confond avec les coulisses, un enterrement qu'on croirait mis en scène, une scène d'ouverture géniale qui respire déjà la mort, un décor de rencontre amoureuse qui, quand la caméra s'écrate, ouvre sur un étang misérable et une masure... tout est parfait dans ce chef d'oeuvre  (sauf la jeune première, allez, et une certaine façon de tout surexpliquer, mais passons). Un choc.

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