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Donner les prix prestigieux de Cannes à Dolan et Loach alors que Elle était projeté relève de l'aveuglement. Très grand film mystérieux que ce nouveau Verhoeven, intelligent, audacieux, subtil et dérangeant, qui tend la joue pour se faire frapper tout en affichant un air effronté et une modernité qui lui vont parfaitement au teint. Il y est question, comme dans le joli roman de Djian dont il est adapté, d'une femme opaque, uniquement décrite dans ses actions, et jamais par sa psychologie. On pourrait bien avoir là le portrait de femme le plus étonnant depuis Buñuel et Cassavetes, et qui se tient en plus à 200 kilomètres du cinéma français à la Sautet : on regarde vivre une femme, insaisissable et distancée. On comprend que le roman et le film aient pu irriter les féministes à l'ancienne : Elle brandit haut et fort un droit à la modernité pour les femmes, mais comme a pu le faire Despentes ; il dit en gros : foutez la paix aux femmes (et aux hommes) et laissez les prendre en main leur vie, quelles que soient leurs envies (ce qui en fait, vous l'aurez compris, un film hautement féministe).

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Michèle, cheffe d'entreprise, sexuellement libérée, mère d'un adulescent immature, divorcée et dôtée d'un amant fonctionnel, se fait violer. Plutôt que d'appeler les flics ou de tomber dans l'hébétude, elle décide de s'en remettre et de continuer sa vie. Quand l'agresseur lui refait le même coup quelques jours plus tard, elle décide de renverser les rôles, de dominer à son tour cet homme et de faire un jeu de ce viol. Ça c'est ce qu'on comprend en surface. Mais le portrait hyper aiguisé de cette femme va bien au-delà de cette histoire quasi-policière (qui est l'agresseur ?). Dans chacun des actes de sa vie, Michèle est regardée comme un être complexe, dont on ne sait jamais réellement comment elle va réagir dans la seconde qui suit. La caméra de Verhoeven la suit à la fois effrayée et amusée, tentant de définir par l'action ce qui fait la singularité de cette femme d'aujourd'hui. Autour d'elle les gens, essentiellement des hommes, s'agitent, se définissant peu à peu tous par rapport à elle, qui est le véritable axe de rotation du film : mari cynique, fils perdu, amant beauf, voisin sirupeux, voisine bigote, amie sincère, collègues jaloux ou intéressés...

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Le scénario de Verhoeven excelle à mettre à jour les petites tares de chacun : c'est un joyeux jeu de massacre, où chacun est renvoyé à sa propre nullité sous des dehors de bobo-isme grand crin. On dirait souvent du Chabrol grande époque, et le film est souvent très drôle quand il s'attaque à ces êtres pathétiques, obsédés par Michèle mais incapables de la comprendre. Comme chez Djian, l'absurde pointe souvent son nez (l'excellente séquence où la femme du fils de Michèle, blanc, donne naissance à un enfant noir, sans que personne n'y trouve à redire ; ou personnage ridicule et très touchant de la voisine qui impose ses prières à tout le monde ; ou la scène où Michèle se masturbe en matant son voisin installant... une crèche de Noël géante dans son jardin), et on oublie souvent de préciser que Elle est avant tout une comédie. Cela ne l'empêche d'être souvent d'une troublante ambiguité, par la savante distance que sait prendre Verhoeven sur ce qu'il filme (le premier plan, sur un chat qui regarde tranquillement un viol, est emblématique du reste du film), et surtout par le jeu génialissime de Huppert, parfaite dans les nuances infinies de son personnage et pour opacifier tous ses sentiments : on ne sait jamais ce qu'elle pense, elle est constamment surprenante. Pas le souvenir de l'avoir vue aussi prodigieuse depuis très longtemps, et pourtant on connaît la dame par coeur (elle est dans 90% des films qui sortent). Les autres acteurs sont à la hauteur, même s'ils n'ont souvent à défendre que des archétypes : c'est surtout Laurent Lafitte qui surprend, là aussi dans la distance qu'il garde entre lui et son personnage. Le résultat est une impression étrange de contempler ce monde à travers la vitre d'un aquarium, et pourtant d'être au plus près des personnages, à observer chaque tressaillement de visage de Huppert. La caméra très mobile, très élégante, le montage impeccable et dynamique, la discrétion de Verhoeven, qui semble regarder jouer son actrice aussi fasciné que nous, et la parfaite photo de Stéphane Fontaine ajoute à la beauté totale de Elle. Aussi dérangeant que Starship Troopers, aussi fun que Total Recall, aussi ravageur que Robocop, aussi metteur de coup de pied dans la fourmillière féministe que Basic Instinct, et un peu plus que tout ça à la fois : grand film.  (Gols 29/06/16)

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Ah oui bordel ! Je ne sais qu'ajouter à la chronique parfaite de mon camarade de jeu : il décrit à la fois la plupart des tenants et des aboutissants de cette partie de bowling où la boule Huppert fait voler toutes les quilles (et les glaçons) autour d'elle tout en évoquant le troublant mystère distillé par la chose. Après L' Avenir où l'on sentait une Huppert coincée dans une seule dimension, on la retrouve ici en 3 D, vénéneuse à souhaits (et chabrolienne donc), pince sans rire à mourir (le nombre de répliques, djiannesques ou non, qu'elle balance et qui m'ont plié en deux... et dieu sait qu'avant que je laisse échapper un rire au cinéma, il en faut), dangereusement érotique (à 85 ans, l'Isabelle rayonne comme jamais), délicieusement maline (voire maligne) et pernicieuse (je ne saurais définir ce dernier terme, mais il lui va comme un gant), roublarde et calculatrice, terriblement coincée (pour ne pas dire étroite - et pas seulement d'esprit d'après son violeur) et diaboliquement ouverte (pour explorer des chemins qui lui échappent... quitte à parfois avoir du mal à garder le contrôle). On retrouve comme dans tout bon Djian qui se respecte ces couples improbables (une archi cougar et son beau gosse, une jeune type naïf et tendre comme du bon pain (Jonas Bloquet qui n'est pas sans faire penser au regretté Simon de la Brosse… dans 37.2 le Matin...) avec sa vacharde de copine, cette grenouille de bénitier et ce type totalement détraqué (vous allez me dire qu'il n'y a pas forcément d'opposition - je vous l'accorde), ce bon vieux Charles Berling dépressif et cette Vimala Pons (mmmmh) pétillante de jeunesse et de joie… Ces associations sont totalement bancales mais on ne peut s'empêcher d'y croire (la magie de Djian ou l'art de Verhoeven ? : sûrement un peu des deux...).

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Verhoeven, sur une musique qui met constamment la pression, laisse planer le doute sur l'issue de chaque scène et c'est avec joie et candeur que l'on regarde ce grand film capable de partir en vrille à chaque seconde (vacheries joliment balancée, petite tromperie entre amis, accident de la route et morts subites). Il est presque dommage qu'il y ait cette petite parenthèse virtuelle (avec ces monstres moches) tant il y a de jouissance à suivre ces tordus de vivants. Si Huppert s'avance toujours hors des sentiers battus, semble destinée à se perdre, c'est encore elle qui trouve le mieux le moyen de retomber sur ses pieds (quitte à enfiler au passage une tenue cronenbergienne et de s'aider d’une béquille bunuellienne). On ne peut s'empêcher de chercher les petites références dans cette œuvre qui fourmille de clins d’oeil tout en lui reconnaissant une indéniable originalité et, comme le disait si bien mon collègue, une évidente modernité (Huppert n'est pas vraiment issue d'une chanson de Sardou, voyez...). A mes yeux, indéniablement la palme de cette année en attendant le Ken Loach (oui, il est bon de rire un peu et de boucler la boucle). Grand film français, cocorico !!! (ah ben si, c'est lui qui nous représente aux oscars après Mustang et Amour... aurait-on de plus grands producteurs que de réalisateurs ? C'est résolument Francywood !)

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