9782021291209,0-3396758Les faits divers, qu'ils se déroulent dans un passé plus ou moins proche (La petite Femelle, California Girls) sont devenus un véritable sujet littéraire en soi. Bien que cela puisse paraître un peu paradoxal (Jaenada retrace la vie d'une tueuse, Jablonka d'une victime), on sent chez les deux auteurs un même souci de "réalisme" (on est souvent plus du côté du journalisme "au long cours" que de la littérature pure) et surtout ce besoin d'évoquer par le menu aussi bien les racines populaires et les "mésaventures" d'enfance de leur héroïne que le fonctionnement de la justice. Pour refermer la parenthèse sur cette comparaison un brin inattendue, reconnaissons que le bouquin de Jaenada part un peu moins dans tous les sens que celui de Jablonka (qui non seulement multiplie les répétitions mais qui part aussi parfois dans d'inutiles et passables chemins de traverse - "l'analyse" du profil Facebook de Laëtitia et des réseaux sociaux est un petit peu léger). Bref. Jablonka revient donc sur ce terrible fait divers de 2011 : le kidnapping de Laëtitia finalement retrouvée démembrée et immergée dans deux endroits différents. Il y a le souci constant de l'auteur de rendre hommage à cette jeune fille dont l'itinéraire, c'est le moins qu'on puisse dire, ne fut pas vraiment celui d'une enfant gâtée (père alcoolique et violent, mère dépressive, famille d'accueil cauchemardesque (son père adoptif fut accusée d'attouchements sur sa sœur - attouchements dont elle fut sans doute elle-même victime) jusqu'à cet épisode final proprement horrifique. L'histoire d'une jeune fille de province toujours prête à vouloir s'en sortir mais sans cesse sous le joug (le mot n'est malheureusement pas faible) des adultes. Jablonka tente - après avoir multiplié les rencontres avec ses proches - de retracer scrupuleusement la vie de cette jeune fille timide et les dernières heures de sa trop courte vie. Pourquoi pas, dirions-nous comme à propos de Liberati, même si on pourrait déplorer que cet "essai" littéraire ne brille guère par sa valeur stylistique (on est ainsi très loin de l'ouvrage de Capote, De Sang-froid, souvent cité en référence du genre). Cet hommage, au sens noble du terme, se double d'une visée plus "sociologique" puisque Jablonka tente d'inscrire cette trajectoire tragique dans son époque et dans ce territoire du nord-ouest de la France - comme pour lui donner un peu plus de relief, de sens. Il marque, reconnaissons-le, des points (soyons un peu positif en cette rentrée, nom de dieu) lorsqu'il tente un parallèle relativement osé entre l'assassin de Laëtitia, le père de la famille d'accueil de cette dernière et les déclarations déplacées de Sarkozy à l'époque (ses fameuses saillies contre le système judiciaire). Le parallèle ne se fait pas, bien sûr, sur l'horreur des actes mais sur l'indécence de certains propos. Passons sur le cas Meilhon (qui accumulent les provocations misogynes), pour évoquer les propos déplacés de ce père de la famille d'accueil (faisant un scandale pour fliquer les délinquants sexuels et reconnus coupables de viol quelques années plus tard - à ce niveau-là, on tient un champion du monde de la mauvaise foi) ou ceux, ultra populistes, du gars Nicolas, voulant s’imposer comme le grand redresseur de tort de la Nation en jetant l'opprobre sur la justice (coupable que d'une chose : celle de ne pas avoir assez de moyens pour faire correctement son travail). Un parallèle osé, disais-je, mais qui a le mérite d’évoquer des comportements attentistes guère reluisants. Au final, un livre qui manque parfois un peu de "cohésion", de ligne directrice forte (qui trop embrasse, mal étreint : Jablonka, dans ses analyses géo-sociologique, se perd parfois un peu en route ; j'ai également déjà évoqué les redites : certains faits sont évoqués à quatre ou cinq reprises au cours de l'ouvrage) mais qui ose appuyer sur certains travers de la société (certaine personne gagnerait à se taire pour gagner en crédibilité…) sans faire preuve de langue de bois. Un courageux et rigoureux travail de fond à défaut d’atteindre des sommets dans la forme.