9782330066482,0-3392343Je commence toujours les livres de Valentine Goby avec crainte, c'est une constante : je me dis chaque fois que ses sujets (très souvent des réflexions sur la place de la femme dans la société, en tant qu'entité corporelle, physique, autant que "morale") ne sont pas pour moi, que je vais m'ennuyer. Mais une autre constante est qu'à chaque fois que je m'y suis quand même risqué, j'en suis ressorti emballé. C'est encore une fois le cas avec Un Paquebot dans les Arbres. Annoncé comme un récit sur une jeune femme confrontée à la tuberculose de ses parents en pleines Trente glorieuses, il avait tout pour ne pas m'intéresser ; mais je ne m'attendais pas à tomber sur un roman aussi sensible, aussi dense, qui joue avec les codes éternels du mélodrame pour mieux fabriquer une trame contemporaine sur le rapport aux parents, à sa propre vie et à son corps.

Mathilde est une adolescente des années 50. Vie pépère dans une petite ville où le paternel est un pivot (il tient le bar-guinguette) dans une période insouciante. Et puis la maladie s'abat sur le père, puis sur la mère : la tuberculose, celle qui a déjà abattu la Dame aux Camélias, survient, avec ses spectres de contagion sauvage, et avec elle l'exil. Le couple est envoyé au sanatorium (le paquebot du titre), et Mathilde est contrainte de vivre seule. D'abord placée en famille d'accueil, séparée de son petit frère, elle s'enfonce peu à peu dans une misère sociale terrible, dans la solitude, dans la survie. Son monde rêvé s'écroule. La jeune fille va devoir apprendre en peu de temps à couper le cordon avec ses parents, à devenir elle-même et à accepter la mort, la disparition. Le tout se passe sur un fond historique très marqué : la guerre d'Algérie, les acquis sociaux (la sécurité sociale notamment), évènements qui sont mis en parallèle avec les malheurs de Mathilde.

C'est surtout dans les rapports de la fille avec ses parents que le roman touche. Goby connaît l'âme humaine, surtout féminine, comme personne, et dresse un portrait de famille d'une épatante justesse. Mathilde devient progressivement la mère de ses parents, et l'immense tendresse portée sur ce père qui s'effondre, notamment, devrait toucher quiconque a des parents. Toujours crédibles malgré la somme de malheurs que l'auteur abat sur eux, les personnages sonnent vrai, peut-être parce que ce roman s'appuie sur un témoignage réel, mais surtout parce que Goby trouve toujours le mot vrai, le bon angle pour parler des sentiments humains. Toujours à la lisière du mélodrame façon fin XIXème, Goby est pourtant dans le concret, quand elle décrit telle ou telle sensation (l'ivresse de la danse, la douleur de la perte d'un amour, la honte d'aller quémander de quoi manger), et ne se déconnecte jamais de la réalité. Les deux pieds sur terre, à l'instar de son héroïne, elle fait face au monde qu'elle crée avec une très belle netteté d'écriture. Les phrases son travaillées, ciselées, les rythmes travaillent souvent sur la longue haleine, sur des mouvements amples qui durent plusieurs pages ; et pourtant on ne se perd pas, le roman est étonnament simple d'accès malgré la sophistication et le raffinement à l'ancienne du style. Distillant ses événènements et ses "coups de théâtre" avec un sens précis du récit, Goby écrit un livre qui n'a qu'un souffle, un seul trait poétique et très touchant pour décrire la métamorphose d'une femme : un corps qui éclot peu à peu dans le monde d'aujourd'hui, un corps rebelle, assumé, fort, celui d'une jeunesse qui a dû lutter pour s'imposer. Bouleversant.