9782070283958,0-641372Suite de ce portrait "en conversations" du grand Henry Miller, sujet si vaste que le livre envisagé au départ par Brassaï se retrouve à faire deux tomes. Le premier s'intéressait brillamment aux années de dèche et aux débuts de l'écrivain ; celui-ci parle tout aussi génialement d'une période moins traitée de la vie de Miller : celle de la célébrité, de la starification même, de l'aisance financière et de la transformation du clochard de Paris en gourou malgré lui harcelé par la foule. HM en jury du festival de Cannes, HM en ermite de Big Sur, HM en peintre du dimanche adulé, HM en star de cinéma... Brassaï, l'ami de toujours, montre avec énormément de tendresse et également beaucoup d'honnêteté son vieux complice accéder à une autre étape de sa vie, plus aisée mais pas vraiment plus gaie, où les épouses se succèdent, où les flatteurs s'agglutinent et où le maître doit combattre pied à pied pour continuer à pouvoir écrire (c'est la période Crucifixion en rose et Big Sur) et à voir ses potes.

Comme pour le premier tome, Brassaï aime avant tout restituer une époque en même temps qu'il dresse le portrait de son ami. Chaque conversation avec Miller est le prétexte à des digressions sur la beauté de la Provence, le style de Picasso, la civilisation américaine, Paris et ses prisons, les femmes en général, et l'auteur ne se prive jamais d'écrire de longues pages parfois privées complètement de Miller. Mais c'est pour mieux poser avec précision un décor et revenir à son sujet. En bon photographe, il sait que l'arrière-plan, qu'il soit géographique, historique ou social, est tout aussi important que le premier. Dès lors qu'il nous a doucement induit son contexte (et il est vraiment très fort avec les mots les plus simples), il peut laisser couler la parole millerienne. L'essentiel du livre est en effet la reconstitution de dialogues infinis entre Miller et lui, où interviennent aussi très souvent les autres amis (Durrell ou les femmes de Miller). Les sujets y sont innombrables, et le style très énergique, enlevé, précis de Brassaï donne l'impression d'avoir attrapé au vol cette parole en toute liberté. Ces conversations mettent à jour un homme unique, tout en contradictions, qui sait aussi bien parler de la sauvagerie de l'océan que de Cendrars, de la beauté des femmes asiatiques que de ses propres travaux, du Paris des années 40 que d'éducation. Brassaï relève l'air de rien quelques détails qui en disent long (les rapports du maître avec ses enfants, avec son secrétaire, avec ses femmes, avec ses fans) et laisse modestement Miller dire le reste avec ses mots. On est plongé au coeur de ces soirées qu'on aurait rêvé de vivre, de ces repas sans fin où la conversation roule d'un sujet à l'autre, de ces balades dans les recoins de la Californie ou de la Côte d'Azur, et on redécouvre avec plaisir ce verbe unique, restitué merveilleusement, et ce personnage inédit qu'était Miller. Un rocher heureux, oui, le terme est parfaitement trouvé pour décrire cette sorte de "sagesse agitée", ce mélange d'émerveillement enfantin face à toute chose et de béatitude passive, cette acceptation de tout comme possible source d'expérience et de joie. Brassaï est un grand écrivain, et il fallait ça pour parvenir à rendre compte aussi bien de ce que fut cette époque et cet homme. Voilà qui donne envie de relire la centaine de bouquins de Miller. Une odyssée ?