9782374270067,0-3433964Il faut se dépêcher de lire Va. Non seulement parce que c'est un livre magnifique, mais aussi parce qu'on a l'impression qu'il est tellement fragile, tellement constitué d'à peu près rien, qu'il peut très bien nous tomber en poussière entre les mains dans les minutes qui viennent. Ou s'envoler, sinon, il peut aussi. Voici donc un infime recueil de poésie, une petite chose immédiatement attachante et émouvante, qui se lit avec un sourire d'enfant aux lèvres. Le projet, si on peut appeler ainsi ce plan d'une grande délicatesse : faire se répondre la page de gauche et celle de droite dans une sorte de dialogue/monologue intérieur. A gauche, des poèmes en vers libres, parole visiblement d'un homme mort, ou mourant, qui regarde une dernière fois le monde qui l'entoure dans sa plus nue simplicité. C'est la campagne, avec ses animaux, sa flore, son soleil, son vent, ses arbres qui bougent, et la façon de regarder les choses tient tantôt du haïku, tantôt d'un étonnement à la Francis Ponge. Sur la page de droite, une sorte de "prolongation" de ces mots, un point final, une petite phrase souvent, un plus long poème parfois, dans une police de caractère différente, qui continue ce qui est dit. Un peu comme une réminicence, un souvenir, ou en tout cas un écho de la vision de l'homme qui disparaît. Dans ses plus grands moments, Va est dôté d'une densité étonnante : pas de hiérarchie de la beauté, tout a les faveurs du regard de Véronique Gentil, les vaches, les pommes, un rayon de soleil, les mouches, la fleur des champs... L'univers qui est décrit, passé par cette étrange rythmique à la fois identifiable et dérangeante (certains mots sont carrément coupés pour se poursuivre à la ligne suivante), devient très concret, les images sont directes et sans fioritures, comme dans un haïku encore une fois :

le chat dort sur la chaise
il pleut
dehors les feuilles au fond
des flaques font
comme
des poissons plats

on a remis en eau
le grand bassin en pierre

la pelouse est taillée
il faut nous dire adieu

Mais jamais le recueil ne tombe dans le simple enregistrement des micro-battements de la nature. Ces textes sont toujours prolongés par une indéfinissable mélancolie, on y parle aussi (peut-être) d'un amour éteint, d'infini, d'éternité. Ce sont en tout cas des textes qui se lisent en murmurant, discrets et pourtant puissants quand on les laisse résonner, et cette ode bucolique se transforme souvent en un douloureux adieu au monde, qui se ferait dans la plus grande pudeur. Et dans un amour immense pour la vie et la nature...

qu'importe si la vie n'a été
qu'une idée dans ma vie
si j'ai seulement tassé
un peu de sable
si rien d'heureux n'a tenu
il me suffit de savoir
qu'après moi le soleil
te garde dans ses jambes
et que tu ailles

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d'un pas jeune