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Woody pédale dans le vide avec cette oeuvrette très mineure, peut-être la plus insipide qu'il ait produite depuis ses fatigants voyages européens. Dans les premières minutes, on se dit pourtant qu'on va avoir droit à un joli film en pantoufles comme on les aime chez notre Woody : une voix off élégante, un très beau travelling sur une villa hollywoodienne grand crin superbement éclairée, quelques figures croustillantes et dépeintes avec juste ce qu'il faut de cruauté : on est bien. Même le montage très découpé, cette façon de raconter en petites vignettes de quelques secondes chacune soulignées par le récit en off rappelle le meilleur Woody (Radio Days notamment). On assiste avec bienveillance à la narration plan plan d'une intrigue cousue de fil blanc : l'histoire d'un petit prolo qui débarque dans le Hollywood de l'âge d'or, soutenu par son tonton producteur, et qui va trouver l'amour, et la désillusion of course. Ok, c'est archi-vu, mais ça fait longtemps qu'on ne demande plus à Woody de faire dans l'inédit, on accepte ces conventions esthétiques et scénaristiques, et on se laisse aller.

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Malheureusement le plaisir ne durera que quelques minutes. Le temps nécessaires pour se rendre compte que le cinéaste chéri est ici pris en flagrant délit de grosse paresse au niveau du style. D'abord à cause de cette photo absolument impossible (Vittorio Storaro aux filtres oranges, dans une esthétique qui rappelle le style pompier des années 80, voire le moche Midnight in Paris du même Woody) : les intérieurs, littéralement saturés d'orangers, les extérieurs, innondés de lumière blanche, fabriquent un tableau kitsch qui aurait même fait tiquer Almodovar. Le film est affreux, osons le mot, et tellement maniériste dans ses couleurs qu'il nous fait abandonner définitivement le monde réel. D'accord, le gars veut nous plonger dans un Hollywood fantasmé, rêvé : mais son rêve a tout du cauchemar esthétique. Le film, par ailleurs, est beaucoup trop découpé, monté à l'arrache avec une grande maladresse (par une monteuse pourtant habituée de l'univers de Allen) : les séquences sont scindées en deux par des sortes de plans de coupe inutiles, les champs/contre champ sont plats comme des limandes... Et même dans les idées habituelles de Woody pour ce qui est de la mise en scène, le montage affadit tout : par exemple, quand un personnage balance une phrase sensée sidérer son partenaire, Woody savait toujours filmer longuement celui qui parle, nous laisser le temps d'imaginer la réaction de l'autre, avant de cadrer sur celui-ci pour nous faire apprécier son jeu (remember Stardust memories, qui utilise à merveille cette technique) ; ici, il coupe systématiquement une seconde trop tôt, ce qui affaiblit toutes les réactions. De même dans les scènes de description, où la caméra pourrait passer en plan-séquence d'un groupe à l'autre (les scènes de boîte de nuit), le gars coupe paresseusement en plein mouvement, cassant toute la beauté et la finesse de la mise en scène. Bref, c'est un comble : Café Society est mal réalisé, ce qui n'est arrivé que très rarement dans la précieuse carrière du compère.

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Mais même bien réalisé, il n'aurait pas réussi à rattraper ce scénario très vide, privé d'enjeux, jamais drôle, jamais intéressant. Platement, on nous raconte qu'on peut se tromper de destin, passer à côté du vrai amour, qu'il vaut mieux suivre sa passion, etc., le genre de considérations ternes qu'on a déjà entendues mille fois. Certes, ça a pu, par le passé, donner un grand film comme Manhattan (que Café Society tente de copier sur la dernière bobine, mais avec un ton cynique qui ne lui va pas au teint) ; mais aujourd'hui, il ne reste que le regard désabusé du vieux cinéaste sur une jeunesse qu'il n'aime pas beaucoup, et sa leçon de vie ressemble à ces conseils de pépé déconnectés de la vie. Les acteurs sont pourtant bien, Jesse Eisenberg (mieux en petit candide à Hollywood qu'en mec mûr) et Steve Carrel en tête, l'héroïne est glamour en diable (Kristen Stewart, pas allenienne du tout, mais jolie comme un coeur), mais ils ont à porter des dialogues explicatifs, sans saillies, platounets et pas intéressants. Les petites tentatives de gags, toutes concentrées sur la famille juive du héros, et notamment son frère mafieux, sont assez gênantes tant elles tombent à plat (brr, cette scène avec la prostituée débutante, quelle horreur). Décidément, pas grand chose à sauver dans ce truc qui restera comme une de ses oeuvres les plus faibles. Les dents de scie de sa carrière continuent à nous scier.

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