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Voilà une oeuvre sokurovienne comme on les aime, un véritable rêve éveillé cinématographique : une histoire simple, au départ, d'un médecin de campagne, dans un endroit du bout du monde où tout semble partir en déliquescence. Notre médecin écrit-il ses rêves ou rêve-t-il ses écrits, difficile de démêler le vrai du faux, le rêve du cauchemar. Notre homme, bâti comme un éphèbe, va croiser une poignée de personnages qui vont lui donner, le temps d'une saynète, l'impression de vivre, ou tout du moins, de ne pas être tout seul dans ce capharnaum. Des éléments surréalistes, comme cet homard en gelé venu de nulle part, des incidents surréels comme cette monsrueuse mouche (araignée ?) venue tout droit s'écraser sur le mur intérieur d'une maison (un reliquat de Tchernobyl ou une chose extra-terrestre, des cadavres qui parlent... autant d'élément perturbateur et hallucinant dans ce récit poétique et infernal.

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Parmi les personnages que croise notre médecin, il y a une sorte de forcené armé qui se retrouve rapidement avec toute l'armée locale aux trousses (vision absolument cauchemardesque que celle de cet homme fuyant dans les montagnes et rapidement encerclé par des dizaines de soldats cherchant à l'abattre) ou encore ce petit garçon, comme tombé du ciel, qui cherche un abri durant quelques heures chez notre médecin aux petits soins... Mais lui aussi finira par partir de cet hâvre de paix, emmené de force par, devine-t-on, sa propre mère. Ce sont ces différentes rencontres qui rythment la vie de notre homme (une femme qu'il présente comme sa soeur, une autre qui se dit sa fiancée, un voisin au visage barriolé de cicatrices qui va finir par se suicider, un pote moustachu qui va finir par se faire la malle...), des rencontres qui semblent à chaque fois lui échapper comme s'il n'avait de prise sur rien. Entre ces séquences dialoguées, Sokurov filme des paysages désertiques angoissants, une population locale errante et des individus qui semble résider dans un asile. Rien de bien réconfortant. Comme le dit l'un des personnages du film, les multiples délocalisations ont tué la moitié de la population... et celle qui subsiste semble totalement perdue, sans repère, sans but.

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Un récit résolument envoutant sublimement filmé, il faut le souligner, par un Sokurov au top de sa forme. Les images sépias ou couleurs sont d'une grande beauté et surtout, les angles de prise de vue n'ont de cesse de nous surprendre : pour chaque scène Sokurov adopte un point de vue original comme s'il cherchait à nous destabiliser nous-mêmes dans la perception que l'on peut avoir des choses ; impossible au spectateur de s'installer dans une "routine du regard". Comme le scénario est tout aussi tortueux et tortin, on n'est jamais lassé par les chemins de traverse pris par Sokurov pour nous conter l'état de ce monde : un monde qui part en vrille, ou aucune certitude n'est possible, où l'on ne peut s'attacher à rien... Un film poétiquement saisissant, une oeuvre qui nous fait perdre pied comme pour mieux nous faire approcher la condition de l'homme moderne.

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