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Cavalier fait son mai 68 huit ans après, sa Nouvelle Vague huit ans plus tard, et parvient pourtant à trouver avec Le Plein de super la quintessence de l'atmosphère des 70's. Voilà le cinéma le plus libéré qui soit, un film qu'on peut placer sans rougir aux côtés de Blier ou de Ferreri si on veut construire un cycle "l'anti-bourgeoisie au cinéma dans les années 70". On a l'impression que Cavalier n'a fait que réunir une bande de potes et laisser tourner sa caméra ; mais on sent bien derrière cette comédie de moeurs un peu foutraque un tourment, une tristesse, et aussi une colère qui ne doivent rien à l'improvisation ou au bâclage.

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Un road-movie sur les petites routes de France, sorte de mix entre les grandes épopées américaines et les films de Chabrol : Klouk doit livrer une bagnole dans le sud de la France, et embarque pour ce faire son poteau Philippe, histoire de transformer la balade en fête avinée et virile. En chemin ils vont rencontrer et embarquer deux garçons aussi désabusés et farceurs qu'eux, et l'épopée du quatuor, de cafétérias d'autoroute en visites chez les ex, va se transformer en périple libertaire dans le France figée de l'époque. Point final : juste quatre jeunes gens qui traversent le pays, se saoulent, se battent, font des blagues de collégiens, pleurent les femmes qui les quittent, et font le compte de leur jeunesse qui s'enfuit. Sans aucune lourdeur, en restant du côté de la comédie (même noire), Cavalier dresse le portrait de la jeunesse de cette époque, et adresse un cinglant crachat à la bien-pensance giscardienne en même temps qu'au cinéma de papa.

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Cavalier choisit avant tout de regarder délirer ses acteurs. Ils sont tous les quatre géniaux, avec une mention, bien sûr, à l'incandescent Etienne Chicot, déjà mélange de petit garçon attachant et de dangereux loubard ; mais Patrick Bouchitey, Bernard Crombey et Xavier Saint-Macary sont tout aussi attachants, dans leurs petitesses et leurs grandeurs. Chacun a son caractère, mais l'osmose entre eux éclate à l'écran avec une grande évidence. Pas besoin de beaucoup plus qu'eux pour rendre le film libre et frondeur ; c'est pourquoi la mise en scène de Cavalier est très sobre, parfois très proche d'un cinéma immédiat, le réalisateur sachant s'emparer de sa caméra aux bons moments pour filmer les cabotinages de ses personnages, en impro à de très nombreuses reprises (du moins est-ce l'impression rendue). On a l'impression que le réalisateur saisit au vol les péripéties du voyage, profitant d'une cuite, d'une rencontre, d'une tension pour trousser des séquences pleines d'énergie. En tout cas, il se débarrasse de tout ce qui fait la lourdeur du cinéma traditionnel : lumières et son directs, scénario qui peut prendre des chemins de traverse, caméra simplement tenue à l'épaile sans appareils compliqués, équipe de toute évidence réduite au strict minimum. Résultat : un bidule frondeur, provocateur, très drôle, en liberté totale, parfois trop long, parfois fulgurant, parfois pénible, parfois génial... la vie, quoi ! Le Plein de Super : plein et super.

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