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La bonne Chantal Akerman nous a quittés récemment, c'est ballot, mais franchement ça bénéficie beaucoup à son dernier film : sans le suicide de la belle, on aurait bien eu du mal à trouver de l'intérêt à ce documentaire terne et flou. Akerman y filme sa mère dans son quotidien, c'est-à-dire dans son attente de la mort, dans l'affaiblissement de son corps et de ses facultés intellectuelles, un peu comme l'enregistrement d'une lente mort en direct. Ca pourrait donner des choses superbes, d'autant que la vieille a un passé pas tout à fait commun ; juive ashkenaze ayant fui de la Pologne vers la Belgique pour éviter la déportation, elle a gardé toute sa tête pour évoquer cette époque, son mari, sa famille, et son verbe, même ralenti, même hésitant, garde beaucoup de force. On connaît par ailleurs la sobriété des mises en scène de sa fille, qui retrouve ici quelque chose de la radicalité de Jeanne Dielman, filmant les intérieurs bourgeois de sa maternelle comme jadis la cuisine de sa prolote, laissant le temps au temps, préférant l'observation à la vitesse, privilégiant les moments de creux comme s'ils étaient plus importants que les moments dramatiques. La mort de sa mère sera d'ailleurs symbolisée par le plus beau plan du film, le dernier, un cadre fixe sur un lieu vide, symétriquement disposé. Très souvent, Akerman ne fait que poser "au hasard" sa caméra dans un coin et laisse tourner, gardant au montage instants intéressants et instants creux (la vieille qui n'arrive pas à rester éveillée et que ses filles réveillent sans cesse pour ne pas qu'elle se laisse aller devient alors l'objet d'une scène presque aussi tendue que quand elle évoque Auschwitz).

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Même si le sujet est intéressant, le film échoue pourtant à le rendre vraiment fort. Trop d'austérité peut-être ; ou peut-être que l'amour total que la cinéaste voue à sa mère (amour réciproque) bouffe un peu sa vision des choses : la môman n'est pas passionnante, et le rendu de cette admiration totale n'est pas vraiment captivante pour qui ne fait pas partie du clan Akerman. Les longues séquences où elle filme sa mère en conversation sur Skype, celle-ci ne captant qu'un mot sur dix, et où elles se disent au revoir pendant 10 minutes avant de raccrocher finissent par fatiguer. On n'en voit pas l'intérêt, pour tout dire ; ni l'intérêt de ce film tout court, qui ne dit rien ni sur la famille, ni sur les liens maternels, ni sur la shoah, ni sur rien du tout.

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Ou plutôt si, sur une chose, et c'est là que je voulais en venir : il dit des choses sur la disparition d'Akerman elle-même. Oui, il y a quelque chose de touchant à voir comment la belle scrute le travail du temps qui passe sur le visage et le mental de sa mère, et No Home Movie apparaît plus, finalement, comme un auto-portrait que comme un portrait. Il y a de très beaux plans "de transition" qui montrent par exemple, Akerman filmant un intérieur et se captant elle-même dans un miroir (plan vraiment magnifique qui se termline en surexposition) ; ou ce plan récurrent sur une transat vide dans le jardin familial ; ou sa silhouette qui apparaît en surimpression des portraits de sa mère ; ou ces travellings désordonnés qui filment le désert d'on ne sait quel pays depuis une voiture, contrepoints amers au discours de la vieille et qui montrent un état intérieur assez aride de la cinéaste. Tous ces plans presque fugitifs malgré leur longueur donnent une autre piste de lecture possible, plus douloureuse, plus introspective, et finissent par emporter le morceau. Mais c'est une victoire un peu ambigüe, et sans le suicide d'Akerman, ce film serait passé vraiment inaperçu.