9782330058012,0-3007886Ils sont très forts, ces Japonais : donnez-leur trois mots les plus simples possibles, et ils vous font tout un recueil de nouvelles délicat, raffiné et profond. Yōko Ogawa est complètement dans cette veine-là, et offre avec cet ouvrage un exemple de ce que peut être la poésie nippone dans sa grande tradition : c'est travaillé avec une subtilité totale, hyper modeste et discret, presque effacé à force de travailler la sobriété et le micro-détail signifiant, le tout au service d'une poignée d'histoires qui ne payent pas de mine, mais qui peuvent parler de choses aussi profondes que la mort, l'oubli, la vieillesse ou l'amour perdu. Il y a dans ces nouvelles un aspect presque fantastique, tant les personnages qui les habitent sont presque déjà effacés de la surface de la terre, un pied dans un au-delà apaisé et mystérieux. Une jeune fille qui brode dans un hôpital, une vieille tante qui chante une dernière aria avant de retourner dans sa villa sous la neige, un collectionneur de chevaux de bois croisé quelques minutes entre deux avions, une fillette cadavérique qui postule à un concours de miss, un curieux gars qui brûle des ressorts au fond d'une forêt, tout ça forme des brêches ouvertes vers un monde parallèle dans lequel Ogawa se garde bien de rentrer complètement : on reste à l'orée des choses, dans ce curieux espace où les êtres sont en "transit", en mue.

Eminemment japonaises, ces nouvelles cultivent une étrangeté prenante, proche du quotidien, du presque rien. Quitte parfois à tomber vraiment dans l'insignifiant : dans les moins bons textes, Ogawa est trop vaporeuse, trop diaphane, et son écriture manque de chair (surtout traduite bizarrement par Rose-Marie Makino : ces changements de temps intempestifs, ces phrases pas terminées, ces curieuses constructions sont-elles dans l'écriture originelle, ou sont-ce des défauts des traduction ?) ; et elle a parfois des envies de chutes à tout prix qui gâchent l'équilibre subtil de certains textes ("Morceaux de cake", "L'Encyclopédie"). Mais dans les meilleurs, elle manie avec un sens infini de la mesure, du poids des mots, de l'ellipse, du non-dit, des trames minuscules qui ouvrent sur des champs immenses de sens : "L'autopsie de la girafe", "Aria" ou "Ce qui brûle au fond de la forêt" sont des textes hantés, insaisissables, étranges, qui savent vous plonger sans aucun effet dans un univers hyper vaste. Tout cela est sous-tendu par une grande mélancolie qui finit d'emporter le morceau : Jeune Fille à l'ouvrage est un moment suspendu au-dessus du vide, loin de tout repères, et c'est très beau.