9782330057862,0-3007521Voilà un livre que j'ai commencé mollement, pensant que je n'irai pas au bout (c'est un pavé), et qui m'a mené par le bout du nez jusqu'à sa fin. Matei Vișniec est un auteur de théâtre fort honorable, mais je dois reconnaître que son talent romanesque est encore plus évident. D'autant que celui-ci traite du sujet même de la création romanesque, de l'inspiration, des limites de l'imagination, etc., ce qui en fait un objet littéraire très attachant. Tout tourne donc autour de la première phrase de roman, le Graal qu'on cherche et qui a construit parfois des carrières complètes. On découvre l'existence d'une agence spécialisée là-dedans, qui a déjà fourni les phrases qu'on sait à Camus, Proust ou Kafka. Vișniec se met lui-même en scène dans le rôle d'un écrivain ayant commandé à cette agence une phrase d'ouverture géniale : pendant qu'il attend une réponse, il va commencer des dizaines de fictions possibles, qui vont être plus ou moins développées au cours du récit : tentatives de science-fiction, poèmes d'amour, trames cauchemardesques proches du fantastique, chroniques du quotidien, histoires labyrinthiques à la Murakami... autant de débuts d'histoires qui s'avèreront inachevées faute de cette fameuse impulsion de la première phrase géniale, et qui vont finir par se mêler l'une dans l'autre pour fabriquer une trame complète, absurde, kaléidoscopique, proche du rêve surréaliste parfois malgré la grande précision de l'ensemble. Au milieu de ce magma, on découvre aussi des petits bouts d'essais littéraires sur les premières phrases, une défense de la littérature roumaine (la seule en Europe à ne pas avoir eu les honneurs du Nobel) ou des bribes d'autobiographie...

La complexité de cette construction, loin d'être un obstacle à la lecture, fait au contraire des merveilles : on passe d'un univers à un autre avec une facilité déconcertante, Vișniec parvenant à connecter entre eux des styles disparates : un des personnages d'une de ces "nouvelles" peut s'avérer être le protagoniste du rêve d'un autre, telle femme s'avère être une création de la fiction de tel écrivain, lui-même inclus dans le récit d'un autre... Echeveau infini qui donne des surprises constantes. On passe d'une trame post-apocalyptique (le monde s'arrête à 6h37, et il ne reste qu'un homme sur Terre) à une très jolie bluette sentimentale, d'une réflexion sur l'ouverture du Vieil Homme et la Mer à un pamphlet politique, et à chaque fois on est happé par la fluidité de cette écriture super rythmée, par l'humour, et par ce ton surréalsite, décalé, typiquement "pays de l'Est". Même si, à la longue, le roman emprunte quelques tunnels, use de quelques répétitions, on est bluffé par la tenue d'un livre aussi éclectique. Du très bon travail, captivant, érudit et modeste à la fois.