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Le Bal est un projet typiquement scolaesque, dirais-je en préambule de cette éminente conférence, et ce malgré l'évidente singularité de la chose : c'est un film sans parole avec des acteurs français, certes, mais d'un autre côté tous les motifs du gars sont là. Le mélange entre mélodrame et comédie, l'arrière-plan politique, les rapports entre les sexes, l'attrait pour le clownesque et le burlesque, on reconnait notre gars derrière ce projet original, c'est évident. Le truc se regarde avec beaucoup de plaisir, même après les années ; le film accuse quelques rides, mais a gardé son caractère unique et y parvient à raconter pas mal de choses avec peu d'effets.

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Le scénario vient d'un spectacle de théâtre, et en garde des traces : un lieu unique, un dancing, dans lequel vont se croiser plein de personnages, femmes vieillissantes cherchant l'amour, vieux beaux démodés, âmes en peine en recherche d'émotions, dragueurs du samedi soir, timides effarés, dandys, etc. Le jeu des acteurs, outré, caricatural, est encore empreint de théâtre, et l'aspect visuel est mis en avant. Sans mots, juste en filmant des corps qui se repoussent ou s'attirent, juste en montrant les rapports de sexe et de classe, la caméra très mobile de Scola déploie une multitude d'histoires possibles, profonds ou légères, dans un mouvement très ample qui part des débuts du siècle pour arriver jusqu'aux années disco. Une histoire des relations humaines, une histoire de la danse de salon, et en même temps un voyage autour de l'Histoire du XXème siècle, voilà l'ambition de ce film imposant. Et le fait est que ça fonctionne : Scola enchâsse les flashs-back dans sa narration avec finesse, et on traverse tour à tour le Front populaire et ses marlous, l'Occupation et ses félons, la Libération et ses excès, les années rock et ses loubards, 1968 et ses hippies, tout en observant l'évolution des danses, des façons de draguer et de l'émancipation des femmes.

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Le Bal est parfois purement burlesque, parfois tourmenté et sombre, parfois mélancolique, parfois mélodramatique, et c'est vrai qu'on apprécie ce mélange des tons. Beaucoup plus convaincu, cela dit, quand le film se contente d'être drôle : les acteurs sont vraiment bien, chacun dans sa caricature, et utilisent parfaitement costumes, corps, mimiques, dans la construction de clowns tous différents. Leur entrée en début de film a d'ailleurs tout des entrées clownesques traditionnelles, on sent que Scola a vu le film de Fellini. Quand il se laisse aller au simple comique, le film est excellent, d'autant que les effets drolatiques sont soutenus par une mise en scène vraiment ambitieuse : plans-séquence de folie qui sillonnent le décor en tous sens et développent des gags à la Tati, montage minutieux pour dévoiler des petits détails de rapports entre les personnages, inserts marrants pour metrre en valeur une expression, une mimique, on s'amuse bien. Quand il devient plus sérieux, il montre un peu son côté vieillot, il est moins convaincant. Le mélodrame est appuyé, le rythme des parties dramatiques trop lent, on s'ennuie un peu. On aurait aimé aussi que les parties dansées soient un peu plus travaillées : en un mot, les danseurs ne sont pas très bons, et si on peut comprendre la volonté (montrer des "vraies gens" qui dansent), le film y perd en précision et en spectacle. Malgré ces défauts, le film est très agréable, techniquement (la photo de Ricardo Aronovich évolue selon les périodes) et dans l'écriture. Touchant et rigolo.

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