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Je ne connaissais de ce film que les fameuses images d'Harold Lloyd accroché au-dessus du vide aux aiguilles d'une horloge. Eh bien c'est beaucoup mieux que ça : voilà 1h10 de petit trésor burlesque, qui vous met immédiatement la banane tout en vous ayant donné également votre petit lot de frissons. Il est vrai que durant la première moitié, on n'est que bienveillant sur cette succession de gags très fins mais pas toujours bien rythmés. On sourit, mais c'est vrai que les tentatives du héros pour rejoindre à temps son taff peinent à trouver leur tempo, et manquent un peu d'invention. Lloyd invente un personnage assez joli, gentil garçon propre sur lui, très conventionnel, rêvant d'une vie de famille rangée avec sa cruche de fiancée (Mildred Davis, pas terrible). Il se démène pour être à l'heure au travail, est respectueux envers ses patrons jusqu'au fayotage, et est gentil avec les clientes du grand magasin où il est engagé. Mais il a fait croire à sa donzelle qu'il est patron du dit magasin et quand elle vient lui rendre visite, il va devoir rivaliser de ruse pour entretenir l'illusion.

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Avant ça, on aura eu droit à une scène géniale de soldes où des hordes de ménagères de plus de cinquante ans assaillent notre pauvre Harold, d'où un festival de gags parfaits pour se débarasser de ces consommatrices voraces. Le contexte fait son apparition comme ça, par la bande : la soif de consommation de plus en plus importante, le monde du travail âpre à la hiérarchie rigide, le chômage et la pauvreté déjà bien présents, et la société du spectacle qui pointe son nez. On est avant la crise, et c'est à cause d'un coup de publicité que notre héros va devoir risquer sa peau. Pour doper le chiffre d'affaires de l'entreprise où il bosse, Lloyd parie qu'il pourra gravir la façade du magasin, véritable sacrifice humain qui, dans un Lang ou un Borzage de la même époque, aurait constitué un summum d'indignation politique. Le personnage sert de chair à canon de la publicité, et il est troublant de voir la foule amassée pour assister à son succès... ou à sa chute ; d'autant que le parallèle avec nous qui regardons Lloyd prendre tous les risques pour nous faire marrer est tout aussi troublant.

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A cette époque, les gars sont de purs dingues, et si on comprend bien qu'il a dû y avoir des trucages pour faire croire que Lloyd escalade une façade de 12 étages à mains nues, on ne peut pourtant qu'être sidéré par la prise de risque physique. La dernière demi-heure est un monument d'inconscience et de trouvailles destinées à faire prendre le plus de risques possible à l'acteur. Bergson avait compris que la chute d'un acteur constituait un ressort comique inaltérable : il faut croire que la possibilité de sa chute (et sa mort !) en est un autre, et tout aussi puissant. Les pigeons qui viennent se poser sur lui, un filet de pêche qui lui tombe sur la gueule, un chien qui l'attaque, une souris qui rentre dans son pantalon, des ouvriers qui échappent une planche, des antennes qui se plient, une girouette qui l'assomme, une horloge qui se disloque, tout est là pour lui faire obstacle, lui faire frôler le bord et nous faire applaudir de bonheur. Là, le film trouve son rythme et sa mise en scène : Newmeyer et Taylor savent toujours nous situer dans l'espace vertigineux qui s'étale sous Lloyd, et pousser au bout du bout chaque situation. Ils savent aussi parfaitement filmer la carcasse maigrichonne de leur acteur, fragile comme une plume et pourtant étonnamment solide dans les cascades. Cette deuxième moitié de film est épatante, en un mot, et on termine la chose bouche bée. Du très grand burlesque, et un sacrifice troublant au spectateur. Génial.

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