SAUL

Le cinéma se réduit souvent à une affaire de distance : trouvez la bonne par rapport à votre sujet, et le tour est joué. C'est pourquoi Le Fils de Saul est une réussite complète. Il suffit de regarder son plan d'ouverture pour s'en assurer : un paysage entièrement flou, dans un plan long ; puis un personnage arrive du fond du champ jusqu'au premier plan, où là la mise au point se fait sur son visage. Le film conservera jusqu'à la fin cette proximité avec lui, en faisant le seul point de vue de l'histoire, en réduisant tout le champ du film aux quelques centimètres autour de lui. Il faut dire que le gars fait partie des "Sonderkommandos" d'un camp d'extermination ; juif, il est chargé des pires besognes, notamment de faire se déshabiller les déportés avant de les conduire dans les chambres à gaz, et récupérer les objets de valeur qu'ils laissent dans leurs vêtements. Autant dire que dans son cas la survie, elle aussi, est une affaire de distance. Saul ne voit pas les horreurs qui l'entoure, en tout cas ne les enregistre pas ; il survit, point. Avec lui, nous allons être immergés dans ce monde de folie pure : on entend tout ce qui se passe, on distingue dans le flou de l'arrière plan des bribes de détails, des mouvements, des gens, mais Nemes ne filmera jamais frontalement les choses. Tout ce qu'on en déduira, on le devra à notre imagination, et surtout à la connaissance que l'on a aujourd'hui de ce qui s'est passé dans les camps. Géniale intuition, donc, d'avoir choisi cette radicale option : ne jamais s'écarter de plus d'un mètre de son personnage principal, laisser tout le reste dans le flou. Cette option apparaît même comme la seule possible pour filmer "ça". Et on n'est après tout pas si loin du sine qua non sur le sujet, Shoah de Lanzmann, qui lui aussi se refusait à filmer l'infilmable. Non seulement Le Fils de Saul est d'une grande dignité morale, esthétique, éthique, mais en plus ce choix de mise en scène permet à Nemes de densifier son histoire avec une force extraordinaire.

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Car histoire dans l'Histoire il y a : Saul tombe sur un jeune cadavre gazé qu'il prend pour son fils. Dès lors, il va tout faire pour que celui-ci soit enterré selon les rites, entreprise complètement absurde et vouée à l'échec dans cet enfer de la Shoah. Cette obsession va prendre le visage d'une quête d'ordre dans le chaos total, une dernière lueur d'humanité au sein de la barbarie. On comprend peu à peu que ce jeune homme n'est pas son fils, et que cet enterrement ne sera que symbolique : enterrement de la propre enfance de Saul sacrifiée aux nazis ? enterrement de l'Enfance en général ? folie du personnage, lui qui affiche pourtant du début à la fin, grâce au jeu hyper dense et fin de Géza Röhrig, une concentration presque impassible ? tentative de rébellion face à cet acte qui dépasse tout (le jeune garçon est achevé à la main par un des SS) ? tout est possible comme lecture, Nemes n'en privilégie aucune, et nous laisse imaginer les choses. En plus de ce but obsessionnel, Saul permet à un groupe de déportés résistants de faire entrer un appareil photo dans le camp et prendre 3 ou 4 clichés de ce qui s'y passé (histoire vraie sur laquelle le film est construit), autre action absurde mais emblématique de la fonction que Nemes donne à son art : au sein du chaos,  faire des images peut être un acte de rébellion.

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L'aventure de Saul le conduira jusqu'à la traversée d'un fleuve symbolique, à la fois purificateur et dangereux, puis à une forêt digne d'un conte de fées où il trouvera un but à sa quête : le sourire qui s'affiche in extremis sur son visage à la fin de ce dernier quart de film cauchemardesque et enchanté à la fois est une des plus fortes images qu'on ait vues depuis longtemps. Un mince rayon de lumière dans ce petit chef-d'oeuvre d'immersion, sorte de Dardenne en plus radical encore, étouffant, envoutant, d'une force totale, digne et puissant. Le film de l'année ? En tout cas, le plus intelligent.  (Gols 06/01/16)


Voilà l'un des films de l'an dernier que j'étais le plus désireux de voir. Bon. Je serai beaucoup moins emballé que mon camarade, même si la chose fonctionne indéniablement à l'énergie. Nemes a donc un concept (la focalisation sur son personnage principal et le "floutage de son entourage", des plans-séquences tout en mouvement, un personnage principal mutique têtu comme une bourrique) et nous immerge totalement dans l'obsession de cet homme (enterrer dignement un enfant) dans le bruit et l'horreur de son temps : un camp de concentration. Sujet sensible, s'il en est un, au cinéma qui a bien du mal à tolérer toute esbroufe. Si le sérieux et la rigueur de Nemes sont incontestables sur le fond, il est tout de même bien difficile, avec toute la meilleure volonté du monde, de ne pas être un tantinet soit peu "spectateur de la forme". On comprend bien que Nemes voudrait quasiment nous immerger dans le cerveau de son personnage - d'où floutage, d'où plans dans la longueur, etc... - mais cela tourne, sans avoir l'esprit mal placé, un peu à la démonstration : la mise en scène est qui plus est ultra au cordeau - avec une foule de figurants qui viennent tourbillonner ou buter autour de notre homme (une sorte de ruche en forme d'anti-chambre de la mort) - et l'on a bien du mal à ne pas ressentir cette virtuosité... Ensuite, le côté jusqu'au-boutiste de son personnage et ce floutage permanent ont un peu une fâcheuse tendance à mettre des "oeillères à l'Histoire" (oui, aujourd'hui j'ai l'esprit un rien tortin) ; on comprend bien que Nemes ne veut pas faire de ces centaines de corps sans vie un spectacle (on ne peut lui reprocher de faire preuve de tact) mais d'un autre côté, cela empêche de voir ce massacre barbare, ignoble, en face... De l’éternelle difficulté de faire face à cette barbarie inhumaine au cinéma, c'est cela...

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Le concept est loin d'être inintéressant et totalement maladroit (après Spielberg, on a de la marge) mais avouons aussi, comme tout concept, qu'il est à la longue un peu lassant, pour ne pas dire épuisant. On comprend bien que l'action folle de cet homme est, dans ces circonstances extraordinaires, tout un symbole, une sorte de résistance ultime pour tenter de redonner une once de dignité à l'existence humaine... Oui, et pour ce faire, il faut agir, s'agiter en permanence dans ce camp où tout immobilisme semble être synonyme de mort... Donc notre héros agit, aux forceps, en faisant passer l'essentiel de sa détermination dans le regard (et l'acteur est pas commode avec ses faux airs de Truffaut vénère). C'est impressionnant mais Nemes semble oublier de prendre un minimum de distance avec son personnage pour lui donner un tout petit peu d'humanité, de relief ; il faut attendre la toute fin pour qu'on ait, lors d'un plan certes magnifique mais qui manque aussi d'un soupçon de naturel (le visage du héros se fend légèrement d'un sourire à la vision d'un jeune garçon... vivant – une plume d’optimisme dans ce monde mortifère), une petite mise en perspective des actes de notre homme, quelques secondes d'émotion brute. Intéressant (comme point de départ) mais un peu trop démonstratif, disais-je ? J'ai du mal à trouver mieux.  (Shang 06/04/16)