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On rechigne toujours un peu sur ce site à mater les films des seventies. On a tort car il y a quelques perles rugueuses qui n'ont pas tant vieilli que cela (pour peu qu'on ne soit pas historien coiffeur). James Caan (qui ressemble de façon troublante à mon pote Vince quand il doute) trouve ici un rôle à sa (dé)mesure : prof de littérature capable d'analyser avec brio aussi bien Dosto que William Carlos Williams, il est aussi, à ses heures perdues, un joueur féroce. S'il aime tant parler en cours du goût du risque, de cette excitation quasiment irrationnelle et néanmoins si jouissive (son joli raisonnement sur le 2+2=5 dostoïevskien) c'est qu'il sait parfaitement de quoi il parle. En une soirée, il plonge de 44.000 dollars : en sortant, imperturbable, il parie ses 20 derniers dollars en jouant au basket contre un gamin expérimenté - forcément il perd, parce qu'il y a des jours où... Calmé ? Non. Seulement, forcément, dans ce milieu, même s'il est connu pour ses excès, on ne rigole guère avec les dettes – surtout lorsqu’elles atteignent un tel plafond. Notre homme pourrait se faire un sang d'encre, trembler, faire son mea culpa, lui ne pense qu'à une chose : se refaire... Pris à la gorge, il n'hésite pas aller délester sa mère de quelques milliers de dollars en jouant les chiens battus. Que fait-il avec ? Forcément, il les joue... Parce qu'il y a aussi des jours avec où tout vous réussit : il parie sur des matchs, flambe sa thune à Las Végas (joli plan en contre-plongée où il semble, avec les lumières du plafonnier du casino de Las Végas, auréolé par la chance), retrouve la gagne... Seulement cette spirale de la réussite ne dure jamais. Et quand bien même elle durerait, est-ce vraiment ce qu'il recherche ?...

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Reisz et son scénariste Tobak ont tout compris au véritable enjeu : un flambeur n'est jamais véritablement attiré par l'appât du gain - l'intérêt réside avant tout dans le frisson absolu que l’on ressent - le démon du jeu ne dit-on point - et par le risque de tout perdre. Caan met le doigt dans un engrenage et restera insatisfait tant qu'il n'a pas frôlé la mort, tant qu'il ne s’est pas fait démonter la tronche... Sa maladie est incurable et il l'assume jusqu'au bout : dès qu'il trouve des expédients plus ou moins glorieux pour sortir la tête de l'eau (ça commence par sa mère (premier pas vers la chute), puis sur des paris tout faits (la honte pour un joueur) puis sur des paris truqués (le fond du trou)), il éprouve le besoin de replonger (belle séquence lorsqu'il est filmé dans sa baignoire via le miroir : une véritable mise en abyme de sa capacité à se noyer dans un verre d'eau) : même quand il touche le fond, il sait qu'il peut encore creuser (comme s'il s'agissait de sa propre tombe ? La métaphore est facile). Jusqu’où sera-t-il capable d’aller pour éprouver un minimum de satisfaction dans son vice ? Reisz a un certain génie pour clore ses œuvres en beauté, une nouvelle fois il ne nous décevra point...

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Caan avance comme un bulldozer dont il a lui-même enlevé les freins (superbe composition) et il est épaulé au niveau du casting par de belles pointures : Paul Sorvino en intermédiaire moralisateur, Lauren Hutton en sublime compagne qui finit par craquer, Jacqueline Brooks en mère digne indignée, James Wood en petit banquier qui tombe sur plus fort que lui, Antonio Fargas (Mr Huggy les bons tuyaux himself) en proxénète qui se la pète... Il y a du beau monde pour entourer le parcours de notre homme engagé dans une course contre lui-même, une fuite en avant totalement assumée : il a croqué la pomme, il est prêt à bouffer tous les pépins... Le Flambeur malgré les couleurs toujours un peu cradingues de l'époque (grosse promo sur le marron et le gris dans les seventies) est un film qui possède une magnifique petite flamme intérieure : Reisz s'attaque au monde du jeu et remporte brillamment la partie (Scorsese peut aller se rhabiller... C'est gratuit, oui). Un des meilleurs films sur le thème ? Je cautionne. 

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