foret-darbres-creux-01Toujours aussi digne et mesuré dans son écriture, Choplin ressort sa plume magique, qui lui permet de parler des choses graves avec la pudeur et la poésie les plus grandes. Cette fois, c'est sur l'indicible, en l'occurrence un ghetto tchèque, que le compère pose ses mots. S'y trouve enfermé Bedrich Fritta, dessinateur industriel et caricaturiste, avec lequel on va suivre le quotidien affreux de ce ghetto, par la petite porte si l'on peut dire. parce que ce qui intéresse Choplin, ou en tout cas ce qu'il se refuse à aborder, c'est l'horreur pure, les exécutions, la brutalité ; lui préfère les évoquer par la bande, en décrivant les petites choses qui émaillent les jours de notre dessinateur : les missions absurdes qu'on lui confie (dessiner les plans du prochain four, "maquiller" le ghetto pour une visite de la Croix Rouge), les converations avec les autres prisonniers, les malheurs dans leur plus simple appareil (la mort d'un des détenus, la séparation d'avec sa femme et son enfant). Surtout, il décrit la petite équipe de dessinateurs qui s'organise en résistants passifs, brossant ce qui les entoure avant de cacher leurs oeuvres dans les lattes des murs de leur atelier. Une sorte de rébellion secrète, qui n'est pas sans évoquer celle de certains dessinateurs contemporains tombés récemment pour leurs caricatures. Là aussi, sans vraiment le vouloir, sans l'organiser, presque seulement pour "passer le temps", la fine équipe construit une dissidence, et le fait par l'art, par l'humour. On se doute, bien sûr dès le départ, que cette dérisoire révolution est vouée à l'échec, mais pendant quelques temps, Fritta aura réussi à faire survivre la beauté au sein de l'horreur, et c'est ce qui fait la beauté également de ce petit roman hagiographique. Choplin, tout en dignité, est à côté de son petit personnage, et on le sent marcher sur des oeufs pour décrire ce ghetto infernal par le plus petit biais qui soit. Son écriture se fait vraiment dentelle fine pour donner à éprouver la sorte de désespoir sans bruit qui habite ces êtres humains abandonnés de tous : le choix des mots, des rythmes, de la minuscule musique de l'espoir qui subsiste au milieu du chaos, sont pesés avec une pudeur qui force le respect, et on apprécie une nouvelle fois la précision de l'écriture de Choplin, sa justesse, son émotion. Pour cette fois, peut-être parce que le sujet m'a moins convaincu que d'autres qu'il aborda jadis, j'ai moins vibré. Peut-être aussi parce que trop effrayé par son sujet ardu, Choplin écrit avec des gants, et que le style a du mal à être réellement claquant comme quand il parlait de Tchernobyl par exemple. En tout cas, objectivement, un texte hyper-fin et tenu.