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Kazan, dans les années 70, est capable de films assez emmerdants ou de coups de poing au plexus : celui-là fait indéniablement partie de la deuxième catégorie, voire même des sommets de l'oeuvre du bougre. Sous des dehors de film quasi-amateur qu'on dirait extirpé des usines d'Andy Warhol, il réalise un pamphlet glacial sur la violence et la fascination d'icelle, qui a dû faire grincer pas mal de dents, en même temps qu'un vibrant autoportrait en paria incompris (on connait les soucis politiques de Kazan à l'époque). Résultat  : le point de jonction exact entre Outrages de de Palma et Les chiens de paille de Peckinpah, l'intelligence scénaristique en plus.

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Le film traite de la sauvagerie. Celle qui entraina une poignée de G.I.'s à violer et tuer une jeune fille innocente en pleine guerre du Vietnam, celle qui pousse les mêmes soldats à venir aujourd'hui titiller celui qui les a dénoncés dans son foyer douillet ; mais surtout celle de la société en général, symbolisée par des rapports tendus entre deux maisons. D'un côté, donc, un couple plus ou moins uni, dans une grande demeure bourgeoise, archétype de la famille type papa-maman-bébé ; à côté celle d'un écrivain vieille Amérique type Hemingway, père de la femme du couple, virilité en bandoulière, auteur de westerns ringards et armé jusqu'aux dents. La cohabitation se fait vaille que vaille, jusqu'à ce que débarque un duo inquiétant : deux anciens soldats venus demander des comptes au mari, et qui vont squatter les lieux et mettre le feu aux poudres de la violence qui couvait sous la glace. Très lentement, à coups de faux rythmes, de montage hâché, de scènes salies par un 16mm à l'ancienne, Kazan regarde la marmite bouillir et la sauvagerie se réveiller dans cet univers empreint de violence. On connait le goût de Kazan pour les cloisons, sa façon d'enfermer ses acteurs dans des murs qui occultent une grande partie de l'écran ; ici, c'est par un magnifique travail sur la frontière entre intérieur et extérieur qu'il convainc : de nombreux plans brouillent les pistes, montrant que la violence, qui devrait se situer à l'extérieur, rentre désormais dans la quiétude des foyers. On filme à travers des vitres invisibles, on bouleverse savamment l'architecture des maisons pour créer une ambiguité spatiale, on joue sur des têtes d'animaux sauvages accrochées aux murs pour montrer comment la bestialité s'insère dans les décors intérieurs... le tout pour mettre en valeur ce que le Vietnam a produit sur les consciences : un glissement silencieux de la violence à l'intérieur des murs. C'est ainsi que se symbolisent les dommages moraux de la guerre du Vietnam : les deux visiteurs amènent avec eux non seulement le monde extérieur, mais la déviance de leur monde intérieur, moral et politique.

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Le film est du coup très ambigu, et c'est avec génie que Kazan amène doucement nos croyances les plus ancrées à se questionner : qui a raison dans cette histoire : celui qui a dénoncé ses potes après le viol ? ceux qui ne l'acceptent pas ? celui qui fait avec la violence du monde ou celui qui la nie ? L'histoire se résoudra de la plus audacieuse des façons, un appel bestial du corps, qu'on peut lire comme une justification du viol comme "règle du jeu" de la société ; les héros seront humiliés (mais étaient-ils vraiment des héros ?), les sentiments blaqueboulés et nos bonnes convictions de gauche mises à mal. Au milieu de tout ça, il y a a la mauvaise conscience de Kazan lui-même qui se débat, portée par le très subtil personnage campé par James Woods : ses opinions politiques et morales ne résistent pas face au monde réel, et The Visitors peut se lire aussi comme un acte de contrition très torturé de celui qui a cru en ses convictions et qui a été du coup exclu du monde.

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Le film, tendu comme un arc, tourmenté, inquiet, est pourtant du début à la fin d'une maîtrise formelle incroyable. Dans la direction d'acteurs d'abord, tous d'une grande complexité, avec notamment ce James Dean 2.0 (Steve Railsback) dirigé uniquement par sa présence physique, la fascination sexuelle et incontrôlable qu'il exerce sur la pourtant prude et indignée Patricia Joyce. Mais aussi dans cet aspect brut de décoffrage, qu'on croirait issu des films expérimentaux de l'époque, et qui donne une atmosphère glacée au film (certes, ça se passe aussi en plein hiver, et la neige y est pour quelque chose). Il y a un côté implacable dans le déroulé des évènements, dopé par une mise en scène aux symboles forts (l'assassinat d'un chien comme allégorie de la guerre) et aux choix radicaux (le grain glauque de la pellicule, l'anachronisme de la musique, la somme de faux raccords...) On en ressort pas mal assommé, épaté par le courage de ce film profondément incorrect politiquement. Une merveille.