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Un must que cette interview du Jean-Luc au top de sa forme dans l'esprit de contradiction, la mauvaise foi à l'état brut. Première question et c'est déjà le drame : on demande à notre gars Godard de faire une initiation à la mise en scène. Alors, initiation, hein, c'est un mot religieux, donc cela ne convient pas. Pourquoi on lui demande à lui, hein ? Parce qu'on a lu son nom dans les journaux ? Il n'est pas enseignant. Il serait plus utile de poser la question à un quidam dans la rue... Et puis d'abord pourquoi le filmer ? Le Jean-Luc met la main devant la caméra pour bien faire comprendre qu'on gâche de la péloche... Le plus génial c'est que, par la suite, l'interview continuera de se dérouler alors qu'il n'y aura, à deux occasions, plus de pellicule dans le magasin... On aura droit ainsi à trois écrans noirs : quand la réalité rejoint son discours, quel visionnaire, décidément, ce Godard, quel magicien ! Pauvre journaliste qui a à peine le temps de finir sa question pour s'entendre à chaque fois répondre "non"... Il tente de s'accrocher aux branches en lançant un désespéré "quelle est la solution ?" et Godard de continuer à jouer les chiatiques : il faudrait par exemple changer la façon de tourner ce genre d'interview. Ne plus être trois mais être tout seul... ou deux-cents cinquante. Changer quoi. Notre journaliste est totalement déboussoulé ; le Jean-Luc se lance alors dans un magnifique numéro de déni en free-lance et ça balance. Du système politique impérialiste égratigné (De Gaulle fait des films, pas le peuple : c'est à eux qu'il faut donner la parole, donner des caméras) aux règles de cinéma semi-fascistes dénoncées, en passant par l'ORTF directement critiqué (il faudrait faire des films que l'ORTF refuserait de passer... au bout d'un moment il n'aurait plus le choix que de puiser dans ces stocks interdits...), on sent le Jean-Luc remonté comme un coucou suisse, follement amusé à l'idée de prendre systématiquement le contre-pied de toute interview didactique.

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Il y a un petit passage sur le "cinéma en Chine" qui vaut à lui tout seul son pesant de graines de tournesol. J'adore notamment le passage sur Lumière lors de cette éminente démonstration : de la pure logique Godardienne... Morceau choisi : "En Chine ils ont arrêté (la projection de film) parce qu'ils se sont aperçus, après s'être querellés avec les Russes, que les films qu'ils faisaient étaient faits sur des modèles russes, ces modèles russes étant eux-mêmes faits sur des modèles américains. Ils ont dit, c'est plus possible. Alors filmons de temps en temps le 1er mai, la bombe atomique, le président Mao, les choses vraiment tellement importantes qu'il faut les montrer... C'est à peu près filmer n'importe comment, c'est à dire comme Lumière, c'est à dire pas mal du tout... Et puis on réfléchira plus tard parce que le problème de l'image justement, on est incapables de le résoudre bien pour l'instant avant d'avoir résolu des tâches centrales, la révolution culturelle, plein d'autres choses... et le problème de l'image est tellement brouillé puisque, depuis deux mille ans de civilisation, on est dans la même idéologie de l'image - l'image est très importante mais c'est une idéologie justement - donc arrêtons." Un must, disais-je, à découvrir en urgence pour Gols même s'il connaît déjà parfaitement l'animal...    (Shang - 15/10/15)

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Il aura fallu un commentaire bienveillant (cherchez voir sur Google, Arnaud, le film est disponible partout) et d'un autre plus sibyllin (quelque chose contre les trémas, Mitch ?) pour que je me souvienne que mon bon camarade m'avait suggéré de mater cette petite interview effectivement très poilante, oubli que je compense aujourd'hui avec les courbettes de rigueur. Ma foi, Shang a tout dit et a même trouvé une photo où JLG sourit, ce qui doit arriver une demi-seconde pendant la demi-heure de torture qu'il inflige à son interlocuteur et ses cadreurs. C'est du Godard de fin 60 en plein : halluciné, se contredisant sans arrêt, armé d'une mauvaise foi et d'un esprit pugillistique à toute épreuve, grognon et agacé, il livre un festival de grommellements et de phrases inachevées qui touche au génie. A cette époque, le gars est perdu, reniant son cinéma, cherchant (seul) d'autres voies pour que le peuple s'exprime enfin, même si c'est contre son gré. Il rêve d'un autre cinéma, c'est la partie touchante, rêve que la révolution naissante (et déjà morte ?) en passe d'abord par son médium à lui, et s'il peut en être le chef de file tout en s'en extrayant, c'est bien aussi. Une utopie, irréalisable comme toutes les utopies, qui semble le travailler en profondeur, et qui donnera la partie la plus ardue de sa filmographie. Je n'aurais pas aimé être à la place de Török, qui, à chaque fois qu'il commence une question, se reçoit pleine face d'abord un regard interloqué de son interlocuteur, ensuite un "non" bien net, et ensuite une suite de réflexions absurdes, douloureuses, supérieures, mystérieuses, qui laisseraient pantois n'importe qui. Le gars ne se départ pas de son ton intéressé et respectueux, mais on sent Godard bouillir de rage devant ce petit néo-fasciste à la solde des multinationales anti-marxistes dominantes crypto-capitalistes et anti-révolutionnaires qui mériteraient qu'on les pende par les couilles. Il y aura même quelques tentatives de sabotage du film, on ne change pas un JLG en roue libre. On se tape sur les cuisses, franchement, même si on sent chez le gars un vrai tourment, une vraie remise en question, une vraie réflexion sur le sens de son travail. On attrape ça et là quelques sorties assez géniales (le truc sur le cinéma fait par un seul ou par 250 personnes vaut des points), d'autres plus douteuses (arrêter la sortie des films le temps d'un moratoire, ça semble un tout petit peu impossible quand même), et on prend tout, puisque Godard est un être plein de contradictions, et que ce film rend justice au personnage sauvage qu'il était devenu dans ces années-là. Précieux...   (Gols - 18/12/17)