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Voilà un film franco-germano-turc qui ne tombe jamais dans le piège de l'occidentalisation à outrance des sentiments, sait toujours rester ancré dans son contexte, et pourtant parvient à toucher par-delà les frontières et les cultures. La phrase précédente sentant l'oecuménisme, je m'empresse d'ajouter : super film. Il y a un petit côté Virgin Suicides dans ce portrait de cinq soeurettes en pleine force de leur adolescence, à la chevelure blonde inondée de soleil, qu'on nous présente d'abord, lors d'une mise en bouche excitante, dans toute leur gaieté. Ça s'amuse avec les garçons, ça rit, ça s'ébat dans la nature splendide, on a l'impression que le film va être entièrement tourné vers la lumière et la paix. Mais très vite, cette chienne de vie rattrape nos soeurettes, sous la forme d'une famille ataviquement conne qui va peu à peu brider cette magnifique énergie : la religion et le qu'en dira-t-on obligent les filles à porter des burqas "couleur merde", et peu à peu le couperet va tomber et fracasser cette belle harmonie : tour à tour, les jeunes filles vont être mariées, de plus en plus jeunes, à des hommes qu'elles n'aiment pas, les grilles qui les enferment dans leur maison vont être de plus en plus hautes, et on assistera à un naufrage complet.

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A la tête de cett équipée féminine, il y a pourtant la cadette, Lale, véritable enfant rebelle qui va secouer le cocotier de ces vieilles traditions. Avec elle, le film se charge d'une énergie électrique, et d'un sens de la révolte vraiment contagieux. C'est elle la plus intrépide, elle qui mettra fin au cercle vicieux des viols et des mariages arrangés, elle qui trouve toujours une solution pour passer entre les grilles. La première fois, c'est pour un match de foot (l'ombre de Kiarostami passe paisiblement), peut-être la plus belle scène du film, une séquence suspendue dans le temps, entièrement concentrée sur l'immense joie de ces filles, leur beauté, le flot d'énergie qu'elles émettent (l'ombre de Sciamma flotte avec bienveillance). Mine de rien, ces plans serrés sur des jeunes filles turques libérées des hommes dans le lieu le plus masculin du monde sont les plus politiques qui soient. Et puis, il y dans l'entêtement de ces filles, dans leur refus d'autant plus beau qu'il est voué à l'échec, un regard très engagé non seulement sur la place de la femme dans des pays comme la Turquie, mais sur la jeunesse en générale, mondiale celle-là. Le vrai sujet, c'est le pouvoir de ces jeunes femmes, le pouvoir qu'exercent leur sexualité, leur beauté, leur effronterie, contre les hommes. Et le film, aussi sombre qu'il soit dans son sujet et dans ce qu'il dit de la société actuelle, est guidé par un élan d'espoir qui réchauffe le coeur. Oui, il est possible de s'opposer aux connards qui tentent d'étouffer la liberté : en brandissant sa jeunesse, sa libido et sa joie de vivre.

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La mise en scène de Ergüven épouse parfaitement cet incessant mouvement presque incontrôlable qui guide ces filles. Au plus près d'elles, elle les nimbe d'une lumière et d'une palette de couleurs absolument superbes, fabriquant un univers étrange, qui tient du papier glacé des magazines et de la texture des rêves, de l'amour des paysages de son pays et du fantasme. Le montage organise des séquences parfaitement rythmées, gentiment symboliques (ces nanas qui détournent les objets de leur enfermement pour en faire des motifs sexy), parfois très drôles, toujours d'une grande pudeur. Et puis il y a la direction d'actrices, digne encore une fois de Céline Sciamma, qui rend crédibles et attachants ces petits personnages adolescents. Il y a  enfin ce sens aigu du suspense, qui plonge peu à peu la chronique solaire en film d'aventures (combien de petites filles vont parvenir à se sortir de ce guêpier ?), là aussi avec un sens du tempo imparable : on dirait le Club des Cinq en Turquie, sauf que les enjeux sont le viol ou la ruine d'une existence. Un très beau film, voilà, qui file au galop, ahahaha. (Gols 01/10/15)


"C'est comme si tout avait changé en un battement de cils.
Une minute, on était tranquille
et après, c'était la merde".

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Qu'on soit un étranger en possession de drogue en 1978 (en ville) ou tout simplement une femme en 2015 (en région rurale), pas facile de se sentir libre et serein en Turquie. Attention, il ne s'agit pas là de retomber dans les clichés du dit pays (on connaît déjà bien les têtes de, les forts comme et les toilettes à - merci), juste d'oser toucher du doigt la connerie de certaines coutumes ancestrales en général et des mariages arrangés en particulier – et, pour le coup, des mariages à ranger de la jeune fille en rayon. Il y a la belle qui se tape un beau mec et qui sourit, la pas belle qui se tape un pas beau et qui fait la tronche (même son hymen fait grève) et la rebelle qui décide de ne pas accepter cette mascarade, cette connerie en bande organisée d'adultes. Plus les grilles de la demeure s’élèvent, plus elle est vénère, plus les libertés sont limitées, plus elle ose défier ce monde archaïque et plein de morgue. La bêtise réveille le cheval sauvage qui est en elle et l'on se met à crier, en écho à Jean-Louis Murat, Mustang go !

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Ces jeunes filles si innocentes (leur jeu de plages en ouverture du film) vont se retrouver en un sens perverties par les adultes. Accusées à tort (justement de perversion), elles vont tout mettre en branle pour pouvoir fréquenter les garçons tout en "gardant la face" (pour ne pas dire l'hymen, autant que faire se peut) : la sodomie reprend ses lettres de noblesse, le petit quickie en bagnole revient à la mode. Comme le dit si bien l'ami Gols, leur fougue, leur jeunesse et leur charme deviennent à proprement parler des armes pour combattre en silence cet obscurantisme, ces interdictions. Elles passent de l'innocence (sexuelle) à la résistance (sexuelle) : coucher hors mariage pour exister et résister, hymen (la scène où le docteur vérifie sous la robe de mariée si la jeune femme est encore vierge est symptomatique : ridicule du procédé et résistance avérée, disais-je, de l'hymen lui-même). Seulement quand les murailles deviennent trop hautes, quand la bêtise s'élève encore d'un cran, il n'y a semble-t'il plus d'autre choix que de prendre la fuite (avec chez chacune des donzelles ses propres méthodes, plus ou moins expéditives).

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Les cinq jeunes femmes semblent liées comme les cinq doigts de la main (les séquences au début du film où leurs corps sont entremêlés) et vont être comme écartelées par ces divers mariages arrangés (un vrai jeu de poker : tu peux tomber sur le valet de coeur ou le valet de pique - je serais sûrement tombé, je me connais, sur le deux de carreau, un truc qui fait mal). La famille est en joie, les gamines (sauf celle qui tombe sur le beau gosse turc) au supplice. La plus jeune ne veut plus subir et se contenter de recevoir les rayons de soleil à travers les barreaux : elle va elle-même vouloir scier les barreaux de sa cage. Le final est en effet assez trépidant, comme s'il s'agissait d'une course poursuite pour la liberté : une échappée, quelle qu'elle soit, est toujours belle et le film d'Ergüven rend hommage à ces belles qui ont l'art de la fugue. Le film prend forcément, plus que jamais en France, une résonnance et peut fièrement porter les couleurs bleu-blanc-rouge pour les Oscars. Belle œuvre, hue.

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