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Après le "réjouissant et mdr" A la Folie, on ne quitte pas le milieu carcéral (mais sinon je vais bien) avec ce film canadien en fer forgé. Basé sur des faits réels (lire ci-dessus), le film a quelque chose de brut, de clinique, de direct (comme on le dit d'un coup dans la tronche) qui n'est pas sans faire penser à l'univers d'un Marker (qui sait jouer à la perfection de cette frontière entre la "fiction", le possible et la réalité, le réalisme). Brault livre une version sèche comme un coup de trique de ces incarcérations aléatoires qui eurent lieu, dans les seventies, au pays des caribous. L'atmosphère, psychologiquement parlant, est tellement dure qu'on se croirait à s'y méprendre (si l'on fait fi de l'accent, of course) dans une dictature sud-américaine vintage. Le cinéaste se contente de suivre une poignée d'hommes et de femmes (un chômeur, un chauffeur de taxi syndicaliste, un docteur, une assistante sociale - plutôt des gens de gauche, si je peux me permettre un avis...) et de montrer les quelques jours de leur incarcération : peu de violence physique au final, mais une violence mentale terrible ; il y a les "petites" humiliations pour te déshumaniser un homme en deux temps trois mouvements (te couper la barbe (c'est les seventies, hein, c'est un peu comme te couper un bras dit-il pour ceux qui n'ont pas connu cette époque), te mettre à poil gratuitement ou te fouiller en allant jusqu'à jeter un ptit coup d'oeil à ton trou de balle - un véritable viol de ton intimité en quelque sorte) et les coups de pute qui te fissurent un type à vie (lui faire croire qu'il sera exécuté dans trois jours, ou encore lui faire croire que son heure est venue en tirant des balles à blanc... : bref de quoi en perdre ton tabernacle). Il y a cette violence, évidente, mais le plus dur sans doute à supporter, et que rend parfaitement Brault, c'est cette incrédulité totale devant le fait d'être arrêté sans jamais savoir quel est le chef d'accusation. Comme le dit l'un des gars emprisonné, comment peut-on se défendre quand on ne sait même de quoi l'on est accusé. Face à ce vide, on perd vite pied d'autant que l'on a, par décret officiel, plus aucun droit... sinon celui de subir.

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Ces hommes souffrent, pleurent, rament mais gardent généralement une certaine dignité face à cette absurdité politique. Jean Lapointe (et qu'on ne me dise pas après cela que Boby ne vient pas de là-bas) livre d'ailleurs au passage une performance couillue et impressionnante, toute en colère rentrée. Mais ce qui choque peut-être le plus, ce qui met le plus les boules, c'est sans doute cette connerie passive des exécutants ; à part répéter bêtement "on suit les ordres" - oui, d'où le titre -, ils sont incapables de la moindre empathie, de la moindre once d'humanité : même si la caméra de Brault s'arrête rarement sur eux (à part une fois sur le faciès d'un flic qui a le faciès d'un flic), on ressent à la perfection ce vide, ce silence insoutenable dans lesquels ils laissent les prisonniers. Pas un pour sauver l'autre : ben ouais, il y a les ordres, peut po y déroger... Une autre petite trouvaille du gars Brault est de filmer les gens en couleur (avec du gros grain de chasseur au sanglier) dès qu'ils sont derrière les barreaux : on se retrouve confronté, comme ces accusés innocents, aux murs blancs cassés du zonzon, à leur tenue marron lavasse et l'on a franchement l'impression d'être dans un monde encore plus décoloré qu'avant... Enfin, ultime qualité, l'ami Michel fait témoigner face caméra les "acteurs de ce drame" (qui, en préambule, disent quel rôle ils jouent dans le film) et, paradoxalement, cette "mise à distance" les rend encore plus crédible, encore plus touchants. Du vrai cinéma vérité, si vous voulez mon avis. Bref, une oeuvre qui fait froid dans le dos et qui fait résolument date dans l'histoire du cinéma de nos cousins kânâdiens - je le placerais d'ailleurs, pour ma part, bien au-dessus de leur film "fétiche", le fameux Mon Oncle Antoine de Jutra.

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