Snow-Therapy-le-debat-de-la-redaction_article_landscape_pm_v8

Après les Hubots, Johannes Kuhnke va à la neige, à croire que le gars est abonné aux personnages froids. Cette fois encore, sa surface sera aussi glaciale que son intérieur : en vacances aux sports d'hiver avec sa petite famille de carte postale, il va malheureusement être durant quelques secondes au mauvais endroit et au mauvais moment, et avoir le mauvais comportement. Alors qu'une avalanche menace sa smala, il s'enfuit comme un couard alors que son épouse protège ses enfants, réflexe dommageable qui va remettre en cause tout ce que le couple avait accumulé de confiance et d'admiration réciproques. En pareil cas, Shang aurait protégé son édition de Jules et Jim, j'aurais tenté de sauver ma collection de Hitch, et c'est là la volonté du film : qu'auriez-vous fait à la place de ce brave Johannes, sommes-nous tous des pleutres, peut-on pardonner sa lâcheté à la personne qu'on aime, etc ? Ce qu'on appelle, oui, un film à thèse, genre dangereux s'il en est.

ufrl

Tout est question de distance et de regard dans un tel film : être suffisamment près de ses personnages pour nous faire partager leurs désarrois, et suffisamment loin pour que le spectateur puisse les juger, et dans cet entre-deux délicat pour ne pas que le public se fasse tout expliquer par le metteur en scène. Östlund a donc maté l'ensemble de la filmographie de Haneke pour tenter de trouver cette place exacte de la caméra. Et il la trouve très souvent, c'est vrai. La caméra scrute les comportements, rend compte "objectivement" des choses, sans supériorité, c'est réussi. On dirait même, dans les séquences les plus réussies, qu'elle est témoin avec les personnages : quand par exemple le regard de la femme qui s'est isolée tombe sur sa famille qui s'ébat au loin, la caméra accompagne avec un temps de retard les yeux de l'actrice, et on a la sensation que le metteur en scène est un personnage présent bien que fantômatique, invisible mais omniscient. La longueur des plans, la froideur totale des cadres sont au service de cette mise sous verre pourtant empathique de cette famille qui part en sucette. N'est certes pas Haneke qui veut, et quand il s'oublie, Östlund tombe dans le simple pastiche du maître, fabriquant artificiellement de l'étrangeté glacée là où elle n'a pas lieu d'être. Malgré tout, le film est plutôt bien réalisé, et comme les acteurs sont vraiment bien aussi, on regarde la chose comme un dispositif relativement malin et qui parvient à nous mener par le bout du nez. La scène traumatique, notamment, celle où l'avalanche se précipite sur la famille attablée en terrasse d'un restaurant, est très belle dans son objectivité affichée : qui reste dans le cadre, qui en sort, voilà qui semble bien être la problématique formelle (et scénaristique) du film. A partir de ce plan, fixe et pourtant très important dans le déplacement des acteurs en son sein, tout va tendre vers une seule finalité : la famille y survivra-t-elle, et retrouvera-t-on un plan apaisé où elle sera à nouveau réunie dans un même cadre ?

ssurl

C'est malheureusement dans son scénario que le film se montre le moins malin. Lourdement appuyée, la thèse n'est souvent défendue que par d'infinies discussions théoriques ("et toi, tu aurais fait quoi ?") et par une série de mini-évènements qui sonnent faux. Östlund veut épuiser son sujet, et fait dix fois trop long pour être sûr d'avoir un 20/20 dans sa thèse/antithèse/synthèse scolaire. Ce qui fait que peu à peu, tout ça devient artificiel, et on ne croit plus à ce qui arrive à nos héros. Certes, prise une par une, chaque scène est juste, pesée, et on sent qu'à l'écriture les scénaristes ont joué dans la dentelle ; mais dans l'ensemble de la construction, c'est lourd, et le film à thèse devient film-Dossiers de l'Ecran. Trop de maîtrise finit par rigidifier cette histoire, qui perd son aspect humain pour devenir un théâtre d'ombres peu sympathique. La critique plus générale de la société propre et lisse de la bourgeoisie est plus réussie, c'est vrai, mais aurait mérité plus de débordements. Snow Therapy n'est bien souvent qu'une comédie un peu cynique, on aurait aimé qu'il soit un jeu de massacre sur fond de neige immaculée.