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Ça faisait longtemps que Desplechin ne nous avait pas estomaqués, et on avait plus ou moins fait une croix sur la veine sentimentale de son cinéma. C'était mal le connaître : le voilà de retour avec un film bouleversant et d'autant plus important qu'il semble être une sorte de somme, de bilan de tous ses films, comme s'il voulait d'ores et déjà en faire un jalon dans sa carrière. En trois souvenirs, parties disparates et hétéroclites, il refait un tour dans tout ce qui fait qu'il est un grand cinéaste, mettant un point (qu'on espère non final) à sa première salve de productions. Il en profite aussi pour expliquer les sources de son inspiration, pour revenir façon Freud sur les traumas et les joies de son enfance, le tout en se cachant sous son double déjà vu dans Comment je me suis disputé, Paul Dédalus. Résultat : force, pudeur, introspection, violence et lumière à tous les étages.

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Tout part de l'arrestation de Paul Dédalus à la douane. Le gars est soupçonné d'espionnage, et est emmené dans un sous-sol pour y être interrogé (par Dussolier, le mec qui transforme en or le moindre petit rôle de 3 minutes). Il y apprend alors qu'il a un double, un type qui porte son nom quelque part dans le monde. C'est le point de départ d'une introspection, d'une quête d'identité qui passera par trois moments-clé de la construction psychologique du personnage : l'enfance, puis une aventure en Russie, puis un amour total. La première césure avec la trame principale arrive violemment : après les premières scènes tranquilles et apaisées, la violence des rapports entre Dédalus enfant et sa psychopathe de mère sonnent d'abord comme un hiatus. On plonge brusquement dans un monde fantasmé, à la limite du conte effrayant pour enfants, où les ombres s'allongent et les personnages sont bigger than life. On comprend pourtant très vite que Desplechin a trouvé là la direction de son film : chercher ce qui fait la sève des souvenirs, cette légère torsion de la vérité qui rend les choses plus "entières", plus fortes. Dès lors, quand le deuxième souvenir arrive, on se laisse couler avec délice dans ce "mensonge vrai", dans ce monde à la fois artificiel et d'une justesse totale. C'est la partie "film de genre", en l'occurrence film d'espionnage, qui s'apparente à un épisode du Club des Cinq en plus dangereux. Même en filmant les deux adolescents flirter avec le danger (il s'agit de fournir des papiers et de l'argent à des clandestins), Desplechin conserve cette saveur des souvenirs qui embellissent. Tout est exagéré : le risque, la peur, les rebondissments, les décors presque impressionnistes, et pourtant tout est parfaitement véridique.

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La troisième partie, qui constitue les 3/4 du film, continuera dans cette veine, mais traitera cette fois des sentiments amoureux de Dédalus pour une jeune fille fascinante, aussi agaçante que fatale, aussi légère que capitale. Desplechon trouve en Quentin Dolmaire son Jean-Pierre Léaud : il est plus que génial, à la fois plein de fantaisie et bouleversant. Léaud a d'ailleurs sa place dans ce film, pusique la référence à peine dissimulée de cette longue partie est Truffaut, en tout cas le Truffaut très littéraire des Deux Anglaises. Voix off, regards caméra, lettres lues face public, florilège de faux raccords pour montrer les saccades du temps qui passent, et cette soif d'amour fou, inconditionnel, passionnel : on retrouve quelque chose du grand Truffaut, indéniablement. Toute cette partie pourrait s'apparenter à ce que le cinéma français fait de pire : les dialogues à rallonge et les chichis sentimentaux. C'est tout le contraire : on a l'impression que les atermoiements amoureux de nos deux tourtereaux constituent un film d'action, le suspense est toujours là, les trahisons, les espoirs, les félons et les amis. On ne quitte pas d'une semelle Dédalus, qui fait l'apprentissage de la vie (les études, les amis, les amours, le sexe) devant nos yeux, et que Desplechin filme avec une sincérité de chaque instant, en respectant complètement l'enfant qu'il a été. Du coup, les trois parties ensemble semblent nous donner un aperçu des différentes inspirations du cinéaste au cours de sa filmo : goût pour le cinéma de genre, sentiment partagé entre cinéma français littéraire et cinéma d'action américain, attrait vers la psychologie en même temps que vers le behaviourisme, acceptation du burlesque, de l'humour, de l'accident... C'est parfait, quoi, disons-le tout net.  (Gols 03/06/15)


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C'est terrible cette impression que Desplechin semble faire des films seulement pour nous, je veux dire uniquement pour moi, égoïstement. Il peut nous raconter les histoires familiales les plus abracadabrantes, nous faire des plans teintés "d'espionnite" les plus inimaginables, tresser des récits amoureux les alambiqués, à chaque fois on s'y retrouve – un peu comme s'il y avait, malgré les différences entre son expérience et la nôtre, une part de notre intimité dans  l’"autofiction" qu’il nous propose (dans ces liens familiaux disparates, dans l'excitation des voyages, dans les premiers tourments amoureux). Après deux petites mises en bouche particulièrement bien troussées (cette mère inquiétante et menaçante qui disparaît très tôt et fera de son mari un fantôme, ce voyage scolaire en Russie qui se transforme en thriller), Desplechin se lance dans le plat de résistance : une jeune fille aimée, quittée, aimée, aimée, quittée... Oui, comme le soulignait Gols, les dialogues sont parfois ultra littéraires mais le gars Quentin trouve toujours le parfait timing, le bon rythme, le ton pour les déclamer sans les déclamer. Cela tend à donner à cette histoire d'amour un certaine classe sans jamais tomber dans le piège du chichiteux - il faut un vrai don de cinéaste pour atteindre cet équilibre, Truffaut l'avait, Desplechin l'a.

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Pour expliquer ce curieux phénomène, on pourrait pointer du doigt le fait que les héros apparaissent toujours avec une vraie sincérité, à l'image des aveux qu'ils se font : que l'une trompe l'un ou que l'un trompe l'autre, il s'agit de se l'avouer rapidement pour éviter tout malentendu (ces trahisons, ils les paieront sans doute un jour - voir la réaction de Paul Dédalus lors de l'épilogue - mais sur le coup ils font toujours preuve d'une franchise, d'un respect mutuel - par rapport à leur idiosyncrasie - qui les grandit). C’est sain, salvateur, honnête.

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Peut-être est-ce la fin d'un chapitre dans le cinéma de Desplechin, disait plus haut mon camarade dans sa chronique à laquelle j'adhère complètement… Ce serait bien dommage car il faut reconnaître que, dans cette veine personnelle, il est aujourd'hui le maître. Il y a une telle fluidité dans l'enchaînement des séquences, les regards caméra se font si naturellement, le jeu des acteurs paraît si huilé, qu'on aurait envie pendant des heures de suivre le fil de ce Paul Dédalus dans les moindres recoins de ses souvenirs. Si Arnaud Desplechin pouvait éternellement se réinventer des souvenirs d'enfance ou d'adolescence, on lui en saurait gré. Le plus grand cinéaste français actuel ? Indiscutablement.   (Shang 04/10/15)

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