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Pas de doute, j'aime bien JC Chandor, et même dans cette variation en mode mineur, il parvient à nous pondre une petite chose attachante et intéressante. On est pas dans le grand film, le gars ayant même une tendance à un classicisme un peu trop forcé, qui tend au cliché, un peu comme s'il voulait faire son James Gray sans en avoir la flamboyance ; c'est sûr aussi que le film souffre de baisses de rythme flagrantes : à force de vouloir à tout prix éviter le spectaculaire (c'est presque le sujet même du film), Chandor oublie un peu de rendre la chose nerveuse, et on s'ennuie par-ci par-là. Mais l'intelligence du scénario, alliée à cette mise en scène académique mais assez belle, fait oublier les défauts de la chose, et on regarde ça avec plaisir.

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Le challenge, c'est de faire un film de mafia sans mafieux. Pour être plus précis : on suit les déboires du pauvre Abel Morales, petit immigré négociant en pétrole, qui aurait tout pour être un vrai mafieux façon Corleone, mais qui s'est mis dans la tête qu'il resterait honnête malgré toutes les facilités qui s'offrent à lui. Non, il n'armera pas ses livreurs jusqu'aux dents pour défendre ses camions de livraison pillés ; non, il n'éliminera pas les félons de la concurrence ; non, il ne cautionnera pas les comptes truqués de sa comptable d'épouse. A chaque possibilité de se tirer de ses emmerdes par la violence et la truanderie, il décline : il restera pur. Il se fait donc littéralement dévaliser, malmener et railler pendant tout le film, si bien qu'on se prend de pitié pour lui, ne cessant de regretter son refus de la violence. L'acteur, Oscar Isaac, est parfait dans le rôle : Chandor l'habille comme un mafieux, le fait parler comme un mafieux, lui donne des mimiques de mafieux, le flanque d'une épouse qui rappelle la Sharon Stone de Casino, le fait bosser dans un milieu de mafieux, mais à l'intérieur de tout cet apparat classique du cinéma de gangsters, Isaac montre un petit mec honnête et pur qui se débat. Cette dichotomie entre le film et son personnage, le duel finalement que livre le personnage contre son scénario, font tout le charme et le suspense de la chose, et confèrent même au film un petit air de comédie délicieux. Il faut voir notre mec convoquer tous les Parrains de la région, tronches patibulaires pas possible, pour leur dire simplement "Stop. Now.", avant de leur tourner dignement le dos, pitoyable ; ou le même refuser de réagir quand sa fillette découvre un gun gros comme mon bras dans la haie de sa maison. On se marre bien, quoi, aux dépends de ce personnage attachant malgré sa lose-attitude, et finalement aussi têtu que peuvent l'être les vrais gangsters ; lui n'a fait que choisir l'autre côté du manche.

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La mise en scène, elle aussi, ne refuse aucun des signes extérieurs du film de gangsters : décors de quartiers de banlieue, ambiances froides et délétères, plans larges sur des immeubles tristounes suivis de scènes d'intérieurs clinquants et luxueux, lumière grand crin, et cette façon d'accélerer quand il le faut la trame pour envoyer un peu de suspense, c'est très repéré mais assez satisfaisant pour les yeux. Bref, un petit machin sans grande ambition mais très fûté, qui montre que oui, j'ai bien raison d'aimer JC Chandor.