Reflections-Golden-Eye-Brando

Encore un immense film à mettre sur le compte du bon John, qui arrive à déjouer l'écueil principal de son scénario (la psychologie) pour livrer le film le plus troublant, ambigu et charnel de sa carrière. Huis-clos à ciel ouvert dans un fort de Georgie : en surface tout est lisse, balades à cheval, rires de femmes, gentils ramis au coin du feu, discipline stricte entre militaires... et pourtant, tout paraît dès le départ littéralement hanté. Sous le vernis clinquant de la surface (l'or du titre est symbolisé par la photo hyper-casse gueule et magnifique de Aldo Tonti, écrin doré qui jaunit tout) se cachent désir frustré, impuissance sexuelle, tromperies, obsessions sexuelles, fétichisme et pulsions meurtrières. On a été prévenu : le film s'ouvre sur la première phrase du livre de Carson McCullers dont il est l'adaptation, "Il y a un fort dans le Sud où voici quelques années un meurtre fut commis". On sait que la mort sera la seule résolution possible de ce scénario, mais on ne sait pas d'où elle va venir, qui va tuer qui. Il en résulte un film tendu comme un arc du début à la fin, qui se permet de prendre tout son temps pour faire monter la pression, prenant même des chemins de traverse vers l'humour, la farce, pour mieux nous assassiner par la suite.

1

Très lent, Reflets dans un Oeil d'or épouse le jeu impérial de son interprète principal, Marlon Brando, colonel impuissant, gradé en panne d'autorité, homme à l'homosexualité frustée, moraliste vieux jeu et mari trompé, accroché à ses références à Clausewitz mais incapable de les adapter à sa propre vie. Il a sûrement fallu beaucoup de courage à Marlon pour accepter d'endosser ce Lâche avec un grand L, aussi pitoyable que ridicule ; il le fait avec génie, dans un mélange d'auto-dérision et de grandeur. Raide et emprunté, il sillonne lentement son territoire en guettant ce jeune militaire qui tourne autour de sa femme, en fermant les yeux sur l'adultère avéré auquel elle se livre avec son collègue, terrifié dès qu'il doit se montrer viril et autoritaire. Huston lui oppose son exact contraire en la personne de Liz Taylor, sexuellissime à la limite de la nymphomanie, extravertie et soulante. La tension qui vibre entre les deux est électrique, et alimentée par une foule de seconds rôles tout aussi torves : un collègue puéril et sa femme à demi-folle, un valet philippin grand-guignol et un mystérieux soldat qui vient renifler les culottes de Liz la nuit.

2

On sait que tout ça va finir par exploser, mais Huston retient la violence jusqu'à la toute fin du film. L'essentiel de la chose est presque innocent, si on s'en tient à la surface. On n'aura comme indices de la folie qui rode que quelques discrets détails, un homme nu sur un cheval, un regard appuyé de Liz, la musique anxiogène de Toshiro Mayuzumi. Mais tout n'est qu'une symphonie de détails qui finissent par dessiner à merveille une ambiance délétère, démente. Huston filme ça avec un faux calme, dans des plans longs qui donnent toute la place aux acteurs mais n'en reste pas moins éminemment présente. Très stylisée, la mise en scène est un miracle de minutie, on contemple fasciné ce ballet de regards, de sous-entendus et de gueulantes, envoûté par cette façon qu'a Huston de nous enfermer dans son système. Tout est calme, luxe et volupté, mais tout est mort, aigreur et violence. Il faudra attendre le meurtre final, avec cett caméra qui brusquement s'emballe faço, hystérie pour qu'on soit libéré de ce poids. Le plus grand étant sans doute que le grand Huston montre tout ça dans une sorte d'éclat de rire ricanant, filmant ses acteurs comme de pitoyables pantins livrés à leur pulsions sexuelles. On se marre et on est dégouté à la fois, alors que la seule chose qu'on voit à l'écran est un ballet de grands bourgeois montant à cheval ou organisant des soirées clinquantes. Génial, oui, c'est le mot.

Reflets-dans-un-Oeil-dOr-Reflections-in-a-Golden-Eye-81

Huston ? Nan mais allô Huston ? Click !