C'est peut-être le léger cul entre deux, trois, voire quatre chaises qui fait que Belle Le Grand n'est pas le grand film qu'il aurait pu être. Tel qu'il est, il est vraiment chouettos, hein, mais disons que Dwan hésite peut-être trop entre plusieurs genres, chacun d'eux n'étant jamais assez creusé pour être vraiment cohérent. Ni western, ni comédie musicale, ni tragédie, ni comédie, ni film d'aventures, ni mélodrame, le film est tout ça tour à tour, pour le plus grand bonheur du gourmand mais le léger désarroi du gourmet.

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La première scène augure pourtant du meilleur : une séquence de tribunal, menée tambour battant à grands coups de cadres et de montage au taquet, scène d'ouverture grande école où on apprend tout ce qu'on doit apprendre en quelques coups de pinceau, et où on devine également beaucoup de choses : Belle Le Grand, jeune fille mal mariée, est acusée de meurtre en dépit de tout, et va passer les cinq prochaines années au bagne. Cut. Deuxième séquence (admirable travelling latéral) : l'ellipse est faite, la belle est libre et est bien décidée à mettre son talent de joueuse de poker finaude au service d'un destin qu'elle veut grand. Le hasard la fait rencontrer John Kilton, chercheur d'or roublard à la fine moustache, l'occasion d'une très belle scène, là encore, au sein de la Bourse. On ne comprend pas grand chose aux tractations véhémentes qui se déroulent sous nos yeux, et pourtant on comprend tout : les destins qui se jouent en deux secondes, la gloire de certains, la ruine d'autres, le suspense est complet sur un contexte pourtant assez peu sexy. L'amour s'empare de notre héroïne qui ne voit plus que la moustache frisée du bougre, moustache qu'il cramera, nouvelle jolie séquence, dans un morceau de bravoure, sauvetage sous la terre en plein incendie. Manque de bol, la soeur de Belle est elle aussi éprise du gars John, et comme elle est chanteuse et gracile, le gars se laisse hébéter par ladite. C'est le début d'une jalousie dévorante et d'un amour impossible au sein de la pauvre Belle, femme marquée façon Douglas Sirk.

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Bien beau scénario et qui, comme je le disais, peut se développer dans plein de directions différentes : hop, la soeur pousse une chansonnette et nous voilà dans le "musical" ; hop, une femme brisée sacrifie son amour à sa soeur, et nous voilà en plein mélo ; hop, un bon et un méchant se menacent et on est dans le western. Le film est très agréable, tout y est parfaitement fait, tout est impeccable de professionnalisme, et on a même droit à une actrice parfaite, qui arrive aussi bien à être glamourissime et désabusée à la fois, amoureuse et sans espoir : Vera Ralston, responsable d'une bonne partie du charme du film, puisqu'elle porte à elle seule toute la noirceur de cette histoire. Mais il manque à l'ensemble un petit quelque chose, le supplément d'âme, la pointe de style, le ton perso qui aurait fait décoller le bazar. Reste que Belle Le Grand est un moment très agréable de cinéma modeste, artisanal et ouvragé à l'ancienne : le charme irrésistible des petits films d'autrefois.