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Breillat n'a jamais choisi les sujets et l'esthétique les plus lisses qui soient, mais avec Abus de Faiblesse elle pousse encore un peu plus loin le curseur de l'inconfort. Il faut dire que ces dernières années, la dame a subi pas mal de galères, la plupart étant racontées par le menu dans ce film : d'abord un AVC qui l'a laissée très diminuée physiquement et moralement ; ensuite une escroquerie menée par son ami du moment, escroc pervers qui vidât son compte en banque tout en ruinant ses repères amicaux et intellectuels. Difficile de faire un film pouet-pouet avec ce sujet et effectivement : le bazar est rêche comme une barbe de cinq jours, malaimable comme c'est pas permis et du coup peut-être un peu trop "cradingue" pour être vraiment intéressant. Breillat ne fait toujours pas de concession, c'est tout à sa gloire : cet autoportrait mi-tragique mi-comique en handicapée de la vie force le respect par son absence totale de complaisance à son propre égard, par la sorte même de masochisme jubilatoire qu'il montre. Sous les traits d'Isabelle Huppert, Breillat appuie là où ça lui fait mal à elle : les grimaces ridicules provoquées par son accident, les galères à marcher, puis l'espèce de naïveté consternante avec laquelle elle se fait berner par Vilko. On pense à Amour de Haneke dans un premier temps, puis à une sorte de comédie morbide dans un deuxième, on reste loin des Bisounours.

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Côté exigence, donc, rien à dire. Mais cette volonté de vérisme à tout prix, associée à cette sorte de ricanement amer face à sa propre misère, finit par mener à un film difficilement regardable tant il est cru esthétiquement. On regarde la chose comme un objet froid, sans plaisir, sans émotion particulière : le dispositif de Breillat est trop brut de décoffrage pour vraiment devenir intéressant. L'amateurisme semble être le mot d'ordre, que d'autres appeleraient urgence ou épure. Le scénario, décousu, répétitif ; le montage, à l'arrache ; la lumière, aux néons ; et pire que tout le jeu d'acteurs. Certes, Huppert est impressionnante, dans ses trouvailles entre clown démembré et femme hystérique, dans le caractère de chiotte que Breillat lui fait porter, dans ses pointes de tendresse qu'elle montre parfois face à cet home qui la fascine envers et contre tous ; mais lui adjoindre Kool Shen semble être la fausse bonne idée du siècle : il est proprement nul, charisme dans les chaussettes alors qu'il est censé interpréter un brillant manipulateur de sentiments, curieuse démarche de canard quand Breillat voudrait montrer sa "grâce animale" (ou genre), un jeu à la Lanvin de Prisunic, à la Lanvin quoi qui est plus risible qu'autre chose. On sent Breillat très fière de sa trouvaille, elle pense avoir trouvé le mauvais garçon entre caillera-NTM et classe du quarantenaire marqué, elle est juste tombé sur le plus mauvais acteur du moment. Du coup, Huppert se démène tellement face à ce pudding qu'elle finit par en faire trop, et ça ruine la dernière qualité du truc. Bon, on en tirera quand même un portrait intéressant de ce que peut être l'obsession d'une cinéaste pour ses acteurs : on voit en même temps que les amis de Maud/Catherine le danger que représente Vilko/Rocancourt pour elle, mais elle ne voit qu'un corps de cinéma, et ça surpasse tout, sa maladie, ses amis, son argent, sa dignité. Une histoire de soumission acceptée, finalement, et une éternelle histoire de rapports dominant/dominé entre homme et femme : intéressant, mais gâché par un style très pauvre, une esthétqiue trop froide, et une sorte de colère qui brouille le regard de la cinéaste. Pénible, au final, malgré la sincérité.

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