9782707328618,0-2532401Avouons-le, on s'était un peu fatigué des acrobaties littéraires de Chevillard ces derniers temps, après une petite série de livres manquant un poil de nerf, d'audace, de nécessité. La parution de Juste Ciel arrive donc, pour tout afficionado du gars, comme une excellente nouvelle : l'impression de retrouver un vieux copain qui était parti avec la mauvaise fille et qui vous revient comme aux premiers temps. Ce roman se déguste comme on le fit jadis des grandes oeuvres du maître ; et s'il n'atteint pas, faute de vrai concept, des chefs d'oeuvre comme Du Hérisson ou Choir, on ne peut que constater que Chevillard est de retour en légèreté, en surprise et en émotion. Le Ciel dont il est question dans le titre en soit loué.

Le sujet : l'au-delà. Albert Moindre, héros récurrent dans l'oeuvre de Chevillard, meurt (comme il l'a fait si souvent dans le passé). Le voilà au Ciel, et pour être plus précis dans une sorte de no man's land entre abstraction et pragmatisme. Les limbes, pour l'auteur, ressemblent à une sorte de Rien total, très décevant, où notre Albert va être mené de porte en porte dans une sorte de cheminement bureaucratique assez effrayant. Bien loin de l'image d'un Eden fantasmé, voyez. Dans les premières pages, on est persuadé d'être tombé sur un nouvel exercice casse-gueule de Chevillard : il va s'agir cette fois d'annuler tout ce qui "fait roman" d'habitude, décor, personnage, trame, narration. Moindre flotte dans le Rien, et on attend bouche bée de savoir ce que le livre va faire de cette non-situation. Mais peu à peu Chevillard accepte de céder au roman pur : c'est la longue suite des comparutions de Moindre dans différents services (Bureau des Elucidations, Observatoire, Service des Réclamations, Service des Rétributions), où il va tour à tour pouvoir faire un bilan de sa vie, se plaindre des erreurs de la Création (avoir deux jambes, c'est vrai que c'est mal foutu : ça multiplie les chances de perdre ses pantoufles), puis recevoir la juste récompense ou punition de ses actes. Tout sauf sexy, on est d'accord. Le livre fait le triste constat que si la vie est terne, la Mort ne l'est pas moins. En constatant l'absence de Dieu, Moindre va aussi s'apercevoir douloureusement de l'éternelle trivialité de tout.

Ca pourrait être désespérant, et il est vrai que la tristesse, le désabusement et l'amertume flottent comme des spectres dans ce roman faussement futile. Le goût qui en reste est acide, indéniablement, presque dérangeant. Mais poliment, subtilement, modestement, Chevillard choisit le rire pour exprimer cette déception et cette angoisse de mourir. On se marre franchement toutes les deux lignes devant l'imagination constante du sieur, et sa façon comme toujours effarante d'aborder les choses. Chaque phrase est travaillée façon orfèvre pour en dégager toutes les suprises, toutes les possibilités sémantiques, grammaticales, pour transformer chacune en jeu de mots ahurissant d'invention. Un vrai festival pour tout gourmet littéraire, quoi, on voudrait tout citer, tout apprendre par coeur. La meilleure partie est certainement celle où un mystérieux "Saint-Pierre" laisse entrevoir à Moindre tout ce qu'il a raté, tout ce à côté de quoi il est passé sans s'en rendre compte : s'y dessine, dans l'hilarité, une sorte de dessein universel terrible ; le fait que l'on pousse un gland dans la rigole peut avoir une influence décisive sur la santé d'un cycliste 30 ans plus tard, par exemple, ou le fait d'être piqué par le même moustique qui piquât Nabokov peut ouvrir des abîmes de possibilités. Indescriptible, mais faites-moi confiance : cessez toute activité humaine pour suivre Albert Moindre dans l'enfer feutré de ce bouquin impeccable.