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Voilà le meilleur film de Quentin Dupieux pour l'instant, et comme il annonce qu'il s'agit de la fin d'un cycle entamé avec Steak, on ne peut que saluer la cohérence de l'ensemble. "Cohérence" semble pourtant être un terme qui ne correspond pas à l'univers abstrait, surréaliste, complètement décalé du sieur. Mais les faits sont là : Dupieux, avec ce film, montre quelle précision, quelle sincérité et quel sérieux il place dans ses films. On est très loin des potacheries (géniales) de ses débuts, c'est vrai, mais sans rien perdre de cet esprit, il parvient à prouver qu'il est un cinéaste hyper-pro, qui ne cède rien aux images qu'il a dans la tête et arrive à construire un univers très homogène avec les idées les plus barrées.

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Barré, ça l'est pourtant. C'est l'histoire, entre autres, d'un caméraman chargé de produire le meilleur gémissement de l'histoire du cinéma pour pouvoir réaliser son film d'horreur ; d'une fillette trouvant une cassette vidéo dans le ventre d'un sanglier ; d'un proviseur qui se déguise en femme et conduit une jeep militaire ; d'un producteur qui s'arrache les cheveux devant la lenteur de son cinéaste vedette ; d'un présentateur d'émission culinaire habillé en rat et hypocondriaque ; etc. Toutes ces (non-) fictions, traitées avec un égal sérieux, passées au crible du non-humour de Dupieux, sont d'abord des trames parallèles, ne se rencontrant pas. Mais peu à peu, les unes vont s'enchâsser dans les autres façon poupée-gigogne, jusqu'à nous perdre complètement dans un labyrinthe complexe : qui est dans le rêve de qui ? où est la réalité, où est le film, où est le film dans le film ? Peu à peu, chaque petite trame est polluée par une autre qui vient la démentir (ah en fait on était dans le rêve !) avant d'être elle-même annulée par l'insertion d'une autre trame dans celle-ci... C'est sans fin. Ca pourrait constituer un objet formel vain, c'est tout le contraire : le film interroge avec angoisse le processus de création, la panne d'inspiration, la difficulté à inventer du cinéma. Le personnage principal (si tant est qu'il y en ait un, le film est sans arrêt décentré, déséquilibré), qu'interprète avec subtilité Alain Chabat, est un cinéaste en souffrance : il a une idée de film, il cadre sans arrêt avec ses doigts le monde, il poursuit son idée fixe, mais reste impuissant à créer. Réalité lui prouve sans arrêt que les arcanes de la création sont plus complexes que son scénario binaire (un film d'horreur où des télés tuent des gens, voilà qui rappelle Rubber). Pour parler de l'inspiration, Dupieux propose 1000 trames possibles, embryons de fictions qui ne font jamais une histoire. Et pourtant, je le répète, le film est extrêmement cohérent, tant le réalisateur croit en son univers, croit en son film.

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Ca faisait longtemps que je n'avais eu autant l'impression d'un véritable être humain qui s'exprime à l'écran, à la première personne. Dupieux est un être complexe, qui filme tout ce qu'il a en tête, l'idiot comme le génial, le futile comme le profond. Réalité apparaît ainsi comme une sorte d'autoportrait, et comme le gars a une imagination débordante, son film foisonne, rempli de grands moments comme de moments creux et assumés comme tels. Aucune crânerie, aucune surenchère : le film accepte la lenteur, les plans trop longs (les géniales fins de scènes qui restent encore cinq secondes sur les acteurs qui n'ont plus rien à faire), accepte même de déplaire parfois. Mais loin d'être trashouille et amateur, il est au contraire techniquement parfait. La musique faussement répétitive de Philip Glass est exploitée avec finesse, la photo est superbe (la séquence de remise de César dans le théâtre rempli de mannequins, magnifique), le montage minutieux. Bon, certes tous les acteurs ne sont pas grandioses (Jonathan Lambert a du mal), mais peu importe ; on a même l'impression que les faussetés de jeu sont voulues, tant le film travaille sur le creux, sur le décalage. Et "l'humour sans humour" de Dupieux fonctionne du coup en plein là-dedans : on se marre comme des baleines devant ces gags vidés de toute substance, gratuits, absurdissimes, et on se demande en même temps pourquoi c'est drôle, puisque c'est souvent sinistre ou effrayant. Insaisissable, c'est bien le mot. Et aussi profondément nouveau. Un grand film, un point c'est tout.  (Gols 18/03/15)

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C‘est ma toute première fois avec Quentin Dupieux, une expérience pour le coup des plus intimidantes. On est dans ce qu’on pourrait être en droit d’appeler un film gigogne, avec rêve dans le rêve dans le rêve dans le cauchemar, film dans le film, un puits sans fond de fantasmes, un concentré de faux semblant (doppelgänger quand tu nous tiens, doppelgänger quand tu nous tiens), un bazar bourré de fausses pistes, en quatre mots comme en cent : un vrai bordel scénaristique. Même si, attention, tous ces entrecroisements d’histoires, ces emboîtements, sont plus malins qu’ils peuvent en avoir l’air : il suffit que l’on soit sûr d’une trame pour que Dupieux ouvre une chausse-trappe et nous fasse retomber dans une histoire parallèle, qui s’incurve, qui recoupe la précédente et ainsi de suite : on a souvent l’impression d’une sorte de « chute libre » du scénario - faisant à loisir perdre pied au spectateur -, une chute libre, avouons-le, relativement enivrante tant elle semble maîtrisée, réfléchie, réfléchie (oui deux fois forcément) par son auteur. Dupieux conchie les films purement « divertissants », la connerie télévisuelle qui flinguent les neurones et livre une œuvre des plus retorses, un labyrinthe de sensations où l’on prend plaisir à se perdre, à se laisser surprendre, à réfléchir… (ou pas, le spectateur avide de sensation originale se verra récompensé, le spectateur bas du front s’emmerdera rapidement).

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Réalité est une fiction, ou plutôt est une fille qui veut regarder une fiction, ou plutôt est une fiction dans une fiction ancrée dans la réalité, ou plus exactement… bref, Réalité est un champ de mines. On y croise un gars, Chabat (surpuissant de mesure), en quête du grognement ultime, un producteur de film un peu déjanté (pour qui les réalisateurs sont soit à chier, soit géniaux - il aime à descendre au fusil à lunette les surfeurs, ce qui est tout de même un bon point), une cassette-vidéo échappée des entrailles d’un sanglier, un homme qui aime à s’habiller en femme, un type bourré d’eczéma… à l’extérieur, ou à l’intérieur… Le film ne cesse de jouer sur les apparences, les fausses apparences, la frontière entre la réalité et le fantasme et le truc est tellement prenant que je me suis surpris au fil des minutes à me démanger, comme pour calmer une douleur intérieure - il y avait en fait un moustique dans la moustiquaire, mais c’est juste pour dire… Réalité ne prend pas aux tripes - pas de scène choc, d’émotion surjouée -, mais il les secoue volontiers. Dupieux lâche les chevaux - et les sangliers - pour nous entraîner dans un tourbillon créatif qui s’auto-alimente, une douce petite mécanique dont il est difficile de sortir : on attend impatiemment le bruit du réveil pour que l’on puisse s’extraire de ce cauchemar éveillé, de cette œuvre qui use jusqu’à la trame la logique cinématographique (projection de projection de projection… : un abîme de « représentation faussée »). Bougrement titillant. On se souvient toujours d’une première fois. (Shang 12/06/15)

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