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Ah les premiers Wenders ont décidément pris un sacré coup de vieux, à moins que ce ne soit les écrits de Handke, à moins que ce ne soit les deux. On voit très bien aujourd'hui tout ce qu'ont pu avoir de moderne ces élucubrations glacées et cérébrales sur fond d'Allemagne grise, on voit comment tout ça se raccroche à une certaine tendance de la littérature (le Nouvau Roman), de la musique ou de la peinture de l'époque. Mais, et vous m'en voyez désolé, tout ça passe aujourd'hui pour une posture intellectuelle un peu vaine, et on est en droit de préférer largement les films plus tardifs du sieur.

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Wilhelm (Rüdiger Vogler, comme d'hab) veut être écrivain, mais sa vie provinciale avec môman l'en empêche. Le voilà donc parti à l'aventure en direction de Hambourg, voyage initiatique dépassionné qui va l'amener à croiser d'autres personnages tous emblématiques d'un état du monde (de l'Allemagne ?) de l'époque : un ancien nazi, un poète maudit, un aristo suicidaire, une adolescente muette et jongleuse (Nastassja Kinski, à vue de nez 13 ans) et une actrice grande époque (Hanna Schygulla, filmée comme une icône). Le petit groupe va lentement sillonner les paysages guère riants de la campagne hambourgoise, cherchant un sens à leur quête, trimballant derrière eux un mal de vivre tout romantique, sans chercher à creuser ce qui fait leurs liens, comme si chacun ne faisait que côtoyer ses semblables le temps d'un instant sans rien nouer d'important. A la fin, le groupe se disloque, chacun retourne à son hors-champ sans avoir vraiment progressé, bonjour l'ambiance. Il y a un ton éminemment dépressif dans cette adaptation du pourtant fougueux Willhelm Meister de Goethe ; c'est que Handke est passé par là pour l'écriture, avec son style implacable, qui polit toutes les émotions pour ne livrer que les actes sans sens de sa poignée de misérables individus. Les personnages peuvent parfois croiser la beauté : le visage de Nastassja, une femme aperçue dans un train en partance, quelques paysages (ce dernier plan qu'on pourrait presque qualifier d'apaisé sur une montagne enneigée). Mais ils sont sans arrêt ramenés à la tristesse de la vie, à la violence du passé, à l'inanité de tout sentiment. La poésie, l'amour, la camaraderie, l'art, tout est passé à la moulinette de la dépression de Wilhelm et de son incapacité à rendre compte des choses par l'écriture. Le film, finalement, pourrait bien tenter de regarder le monde à travers les yeux d'un écrivain sans inspiration.

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Forcément, il en résulte un film austère et assez terne. Robby Müller à la photo se surpasse pour rendre les gris encore plus gris, Vogler travaille une sorte de non-expression constante de son visage, et Wenders regarde tout ça avec une froideur implacable. Le moment de bravoure est une très longue scène de promenade le long d'une route en lacet, où Wilhelm discute tour à tour avec tous les personnages dans un travelling infini qui est vraiment très bien réglé ; là, on sent que Wenders aurait parfois envie de sortir du carcan de son scénario hyper-sclérosant, de prendre l'air, de s'amuser un peu avec la technique. Mais le reste du temps, le film cultive une radicalité et un intellectualisme un peu inutiles, qui frôlent la posture à plein d'endroits. On s'ennuie, à la longue, de regarder ces personnages fantomatiques agir de telle façon comme ils auraient pu agir de telle autre, sans sens, sans but. On comprend que la vision de la vie de Wenders/Handke est vouée à l'absurde et à la perte, mais le film en souffre lui aussi. Il apparaît un peu comme inutile et creux, alors que Wenders voudrait en faire une sorte de manifeste de son époque, un portrait de l'intellectuel dans le monde trop chargé d'histoire, ce genre de choses. Honorable comme idée, pas aisé comme résultat.