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Eastwood est un bon vieil artisan du cinoche qui devrait continuer de faire le même genre de productions parfaitement léchées, finies pendant encore 85 ans - minimum. Ses films se regardent comme une bonne vieille commode en buis, patinée à la cire d’abeilles bio avec des poignets enrobés de centaines de feuilles d’or. Un film aussi bien conçu qu’une bagnole allemande ou rien ne dépasse (montage au cordeau, cadres fixes même quand la caméra bouge (faut le voir pour le croire), petites notes de piano posées sur une scène avec la même précision qu’une micro cerise sur un gâteau pour nain.) Tout est calibré au point que l’on a parfois l’impression qu’entre le story-board et le passage à la mise en scène rien ne s’est passé. Bon et le film alors ?

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Mouais, je ne vois pas trop l’intérêt d’une quelconque polémique tant le film est basique (la vie d’un soldat qui flingue, cliniquement, faisant son job comme un chirurgien opère des appendicites) avec une pirouette finale (based on a true story, hein) suffisamment ironique pour dégonfler la baudruche (pauvre gars qui part faire des missions de la mort en terrain hostile au milieu de types hurlant en chœur allaouwakbar et qui se fait dézinguer bêtement, de retour au pays, par un des siens : la police du monde dont les propres armes finissent par exploser à la gueule - le danger viendrait de l’intérieur, géographiquement et psychologiquement parlant, si on voulait s’amuser à faire quelques judicieux parallèles). Le type a les allures d’un héros (Bradley Cooper, je vais commander les mêmes épaules pour Noël), prend même une dimension légendaire au sein des SEAL (à chaque mission où il se trouve en position de sniper, les gars sur le terrain peuvent être tranquilles : il te dégomme tous les gars perchés dans leur muezzin avec la même facilité qu’il y a à cueillir des pommes sur un bonzaï) mais, hein, attention, c’est un film de guerre ricain, ça veut donc dire qu’il y aura une ombre traumatique qui traînera sur la petite tête de notre héros après chaque mission… Fort mais fragile aurait dit Francis Cabrel.

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C’est une veine déjà tellement surexploitée (celui du parfait warrior qui a du mal à revenir sur terre) qu’on ne s’étonne guère ni des scènes de dézingage systématique (le barbu perd du poil et en nombre) ni des sourires contrits de la pauvre épouse qui voit bien que son Brad a désormais la tête ailleurs (Brad, tu as sorti les poubelles, BRAD TU AS SORTI LES POUBELLES ???!!!! Oui chérie, t’es la plus belle, genre cucul). Clint est relativement efficace lors des scènes d’action, plus plan-plan dans les séquences domestico-sentimentales (la rencontre au bar entre le héros et sa douce avec moult sourires déjà complices, la première coucherie en soutif, le bidon de la belle qui gonfle comme un matelas pneumatique, les sourires qui s’effacent et les têtes qui se baissent, le doute qui s’installe, la soupe à la grimace, le retour aux gestes simples et à l’affection pure : putain les Ricains, cela fait un siècle qu’ils nous servent la même sauce tomate affective en boîte comme si Cassavetes n’avait jamais existé…). C’est consommable comme un bon vieux produit en conserve, entertaining comme un spectacle avec des ours savants qui se tirent dessus, prévisible comme une cloche qui sonne. Dans une commode en buis, tu ranges tes slips dans le tiroir du haut, ben moi c’est pareil. Un Clint clean : une étoile - comme celle qu’il portait quand il fut shérif.   (Shang - 05/03/15)

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Je le dis tout de suite pour pas que vous restiez sur l'avis mi-figue du Shang : American Sniper est un des plus grands Eastwood, tout simplement. Je le dis aussi tout de suite : je partage l'avis de mon fringuant compère quant aux scènes domestiques. Bon, c'est pas nouveau : Clint a un souci avec les femmes et avec le quotidien, depuis toujours, et celui-là n'arrangera pas les choses. Mais pour tout le reste, je l'affirme haut et fort : la mise en scène sur-intelligente du Clint épouse pour cette fois parfaitement un scénario génial, profond et très personnel.

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Il s'agit de montrer la guerre du seul point de vue d'un sniper, sniper élevé par ailleurs dans la tradition américaine pure, allégeance au drapeau, glorification de la force, hantise de l'étranger, virilité exacerbée, etc. Tout le film va donc nous présenter SON point de vue d'une guerre qu'il ne verra jamais que de loin. Le personnage du sniper est parfait : à la fois à distance et à quelques millimètres des corps, il mène une guerre déréalisée, déshumanisée, privée d'affects. Les arabes, tous terroristes (c'est sûrement ce qu'on a reproché à Eastwood) sont vus comme des cibles, jamais comme des humains ; des formes qui bougent et qu'il faut abattre, ce que notre gars fera des centaines de fois sans jamais s'écrouler. Un peu d'hyper-tension, oui, quelques absences forcément quand il rentre au foyer, mais en réalité, ce sniper est à l'image de l'Amérique toute entière dans son entrée en guerre contre Al-Qaïda : insensible, sûre de son droit, complètement privé de conscience politique, envisageant le monde binairement entre méchants et gentils (ou entre "loups et moutons", comme le dit le père), massacrant à distance tout un peuple sans nuance. Le film est de droite parce que son personnage l'est, forcément. Eastwood prolonge cette tentative par sa mise en scène, toute en plans serrés (pour filmer la guerre, il fallait oser), multipliant les plans subjectifs vus par la lunette du fusil du héros, comme si le monde se réduisait à ce petit cadre, comme si tout le hors-champ, tout le contexte des combats n'existaient pas. "Tu aurais préféré une histoire plus simple ?" dit un gradé à un troufion qui se plaint de la complexité des missions qui lui sont confiées : ce sniper là nous sert la simplification du monde sur un plateau, et Clint l'accompagne en nous immergeant avec courage, dans la vision simpliste du gusse.

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Le plus beau étant peut-être que le contre-champ est contenu dans le film lui-même, à la différence du dyptique Mémoires de nos pères / Lettres d'Iwo-Jima. Le temps de quelques courts plans, on quitte le regard du sniper américain pour pénétrer celui de son homologue arabe... et on se rend compte de la stricte ressemblance des deux. Côté arabe aussi, on tue de l'Américain sans nuance. Voilà qui nous convainc que le film, loin d'être pro-américain, est simplement anti-guerre. Ca permet aussi d'avoir une scène magistrale de duel de western : deux caïds de la gâchette qui se font face, lequel tirera le premier ?... la seule différence est que, avec les outils d'armement modernes, la distance entre les deux cow-boys est de deux kilomètres. Mais la mise en scène est tout aussi forte, et renoue avec le passé en Stetson de son auteur. Il y a un autre contre-champ génial dans cette scène où le gars, perdu au milieu d'une fusillade, téléphone en même temps à sa gonzesse : une série d'inserts ménés au millimètre qui nous donnent à voir, en lieu et place de la nana qui se ronge le sang à écouter les déflagrations au téléphone, notre propre portrait de spectateur de la guerre. A la fois terrifiés et en sécurité, nous sommes comme cette fille qui ne peut entendre que quelques échos d'une vision des combats elle-même très restreinte. Si Eastwood faisait un dyptique, ce ne serait donc pas là-dessus qu'il devrait jouer : le second film se porterait sûrement plus sur ce Marine entrevu à travers l'ouverture d'une porte, rendu fou par la guerre et qui va mener le héros à la mort. Mystérieuse, la conclusion est pourtant très belle : ce qu'on ne peut pas pénétrer, c'est ce qui se passe dans l'esprit de ce soldat fou ; la porte se referme sur un mystère, alors que le film a cultivé pendant 2h15 une simplification constante du monde.

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Vous me voyez venir avec mes histoires de cadres pris dans des lunettes : le coeur du film, c'est le parallèle qu'on peut faire entre le sniper et le metteur en scène. "You can't shoot what you can't see", dit un des soldats au détour d'une scène anodine, et on entend le "shoot" autant comme terme militaire que comme terme cinématographique. Car le réalisateur qui filme à distance des plans serrés, dans une étrange posture entre distance et proximité, c'est le sniper ; et le sniper qui ne voit le monde que dans son viseur, sans percevoir le hors-cadre, c'est le réalisateur. Le film devient alors troublant, comme un aveu de bêtise : Eastwood sait que sa façon de voir les conflits en Irak est parcellaire "il ne peut pas "shooter" ce qu'il ne peut pas voir), subjective, américaine, et il filme ce constat d'échec avec beaucoup de sincérité. Sa mise en scène, finalement, épouse le simplisme de son héros. Cet aller-retour entre faits concrets et parallèles avec le métier de réalisateur sera filé jusqu'au bout du film, c'est génial.

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N'oublions pas, pour finir, de noter l'extraordinaire technique du film, que mon compère n'a pas notée sûrement parce qu'il l'a vu sur un petit écran. American Sniper est un film de cinéma à 2000%, un de ceux qui ont la foi en la puissance d'un son, de la largeur d'un cadre, etc. On est complètement immergé dans l'image, dans le réalisme du contexte : véracité du bruit des balles, des morts qui tombent (qui a su filmer aussi bien la vitesse d'une balle qui frappe ? à mon avis, ce que Godard reprochait à Kubrick dans Full Metal Jacket est ici amplement compensé), des dialogues, des situations. Et tout ça sans verser dans le simple enregistrment objectif des choses. Il y a notamment une scène spectaculaire dans une tempête de sable, où la symphonie des sons (vent, respirations, explosions lointaines, mais aussi ces curieux sons distordus, presque futuristes que le gars essaime avec une parfaite subtilité) remplace un usage raffiné de la musique (jamais de musique sur les combats, place au silence, le piano étant reservé au mélo suranné des scènes de couples). Entourés de sons, captés par cette façon extérieure-intérieure de filmer la guerre, on est éblouis par le savoir-faire, l'intelligence de ce film. A ranger, à mon avis, dans les cinq ou six plus grands Clint. Hooyah !   (Gols - 25/03/15)

Clint is good, here