vlcsnap-2015-02-20-08h39m26s164

Night Moves est un film qui vous prend calmement par les épaules et vous emmène tranquillement jusqu’au bout du chemin : sous ses airs de ne pas trop y toucher (Reichardt filme surtout en plan fixe ; elle se permet quelques panoramiques lors d’un bref mouvement et exceptionnellement une caméra portée dans les moments cruciaux (en caméra subjective)), on croisera tout de même en route Les Mains sales et Crime et Châtiments. Mais l’ensemble demeure filmé là encore, avec beaucoup de tact, avec plus de chuchotements que de cris. Le cinéma de Reichardt n’a rien de spectaculaire, il se diffuse insidieusement en vous, à l’image de cette petite musique atmosphérique qui joue malicieusement sur vos nerfs.

vlcsnap-2015-02-20-08h40m21s199

Trois écolos décident de faire sauter un barrage. Le plan est minutieusement préparé, il ne s’agit pas de se faire prendre, juste de faire un gros coup et de retourner ensuite à sa petite vie. Dans le lot il y a le taiseux Jesse Eisenberg (dans les fruits et légumes), la peu disserte et riche Dakota Fanning (dans les eaux chaudes) et le discret barbu Peter Sarsgaard (un ancien marine qui a fait de la prison mais s’est depuis rangé des voitures). Un trio a priori guère adepte de la parlote. Nos amis sont donc dans l’action, on l’aura compris. On suit patiemment nos activistes jusqu’au gros boom. Là l’image commence à se teinter de bleu et de rouge à chaque fois qu’une voiture de police entre dans le champ, là commence l’angoisse. Ils ne doivent plus se revoir mais chacun commence à faire dans son froc quand ils apprennent qu’un campeur se trouvait aux environs du barrage et qu’il est porté disparu. Ils risquent perpète (une paille) plus 300 ans de prison (moins drôle, surtout si on n’est pas une tortue).

vlcsnap-2015-02-20-08h40m55s36

Il y a ce plan sur les mains salies d’Eisenberg qui en dit long (juste avant le passage à l’acte ; si les trois protagonistes ne parlent guère, c’est peut-être aussi pour éviter d’évoquer les éventuels problèmes collatéraux de leur action…), ce plan sur son visage exsangue quand il se rend compte que la chtite Dakota commence de craquer et de babiller à droite à gauche après le fameux coup, ce plan sur un Jesse terriblement angoissé gagné par la paranoïa. Un geste qui se voulait une sorte de « délivrance » (mettre leurs idéaux à l’épreuve : sauver le monde, à leur petite échelle) et qui se transforme en cauchemar (mettant leurs nerfs à l’épreuve : le doute est désormais en eux). On peut admirer la maîtrise formelle de Reichardt, on peut aussi trouver que c’est presque un peu trop maîtrisé (oui, je sais, un prof m’aurait dit cela, je lui aurais défoncé les côtes) : Reichardt nous propose un joli voyage nous exposant tranquillement les faits avant de nous faire ressentir doucettement les failles - humaines. C’est malin mais parfois un peu trop « smooth » pour vraiment nous remuer. Elle évacue aussi du même coup tout questionnement réel sur son sujet (comment agir alors ?). Un beau film « d’exposition » qui peine à faire avancer le schmilblick et à nous prendre aux tripes - même si jusqu’au bout, on suit la descente infernale d’Eisenberg. Un peu court en bouche.   (Shang - 20/02/15)


486145

Assez touché par ce film triste et désincarné, qui en dit finalement assez long sur les limites de l'engagement. En tout cas visiblement plus que mon camarade, avec lequel je partage toutefois la critique : oui, le film ne cherche pas l'empathie ou le sentiment, oui, il est assez ardu dans son style, et oui, il a les cojones de ne pas chercher à faire vibrer notre petite corde sensible. Mais si on accepte le truc, on a là un bel essai assez froid et distancé sur la culpabilité. L'action de ces activistes est assez inutile, on le leur dit, il y a 12000 autres barrages à faire sauter si on veut résoudre le problème qu'ils veulent régler ; mais les conséquences sont terribles. Bien aimé le découpage du film en deux parties distinctes, la première consacrée à l'acte en lui-même, pleine de surprises, de suspense, de tension (les négociations de la fille pour obtenir ses sacs d'engrais, le témoin hitchcockien victime d'une bête crevaison au moment le plus tendu, le touriste bavard qui vient déranger nos gusses) ; la deuxième où l'acte "d'héroïsme" un peu romantique et glamour du début s'écroule sous les retombées de cet acte : on a tué un innocent, et ce ne sera peut-être pas la seule victime de la chose. Pour interpréter ces rôles délicats, très chargés en affects s'ils sont filmés au premier degré, Reichardt choisit une direction d'acteurs impeccable : les trois protagonistes ne jouent jamais "américain", leur jeu hyper-sobre, opaque, est absolument parfait. On oublie toute trace d'hystérie ou de sur-jeu, rien n'est souligné, et le spectateur est plus souvent qu'à son tour contraint d'imaginer les tempêtes qui s'agitent sous les crânes de ces petits terroristes du dimanche. Certes, le film ne va pas plus loin que ça : montrer un gars hanté par la culpabilité, et peut du coup paraître un peu court. Mais il y a là-dedans une rigueur de mise en scène, de montage, de direction d'acteurs, qui fait plaisir au milieu de la production ricaine qui fait tout dans la surenchère.   (Gols - 08/04/17)