C'est scandaleux, mais c'est ainsi : le grand Starewitch, inventeur d'une grande part de l'imaginaire du cinéma d'animation moderne, ne figurait pas encore dans notre colonne de gauche. Injure réparée ce jour avec trois petits trésors vus conjointement par vos deux serviteurs, il fallait bien ça pour honorer le maître. Sous le titre L'Homme des confins se cachent trois courts sans vrai lien entre eux si ce n'est qu'ils sont tous les trois précieux, beaux et charmants, sans occulter une noirceur romantique du meilleur effet. Qu'ils distillent en plus quelques légères réflexions théoriques sur le cinoche ajoute encore à leur nécessité.

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Dans les griffes de l'araignée (1920) est une très belle histoire d'initiation façon Murnau. Une petite mouche pépère et légèrement cleptomane se retrouve entraînée dans le clinquant parisien sur les traces de l'amûûûr et du champagne qui coule à flots, avant de se heurter, classique, à la dureté de la vie. Ce qui commence comme une petite bluette bucolique et rurale, avec ces insectes trognons lutinant sous les saules, prend peu à peu des allures de conte moral au fur et à mesure que la ville et l'ombre envahissent l'écran. Ca se terminera, après une scène d'action digne d'un film d'aventures des années 40 (un système de poulies qui éloigne puis rapproche les ennemis) par une sublime fin à la Andersen : notre mouche meurt littéralement, de froid, d'abandon et de désamour sous la neige. Oui, c'est cruel, et le film, sous ses allures d'enfantillage, est étonnament brutal et violent : ça se coupe en deux à tire larigot, ça parle de l'amour comme d'un chien de l'enfer, et ça renvoie aux gémonies tout le monde, bons et méchants, moraux et immoraux. Le tout sous une réalisation magnifique, alternance de plans d'ensemble déployant des petites maquettes hyper mignones (aaaah ces couchers de lune sublimes, ces toiles peintes craquantes) et de gros plans très cartoonesques (des marionnettes à main), et une technique d'animation très spectaculaire : que des plans fixes, mais une façon de dynamiser l'ensemble par mille mouvements minuscules, par mille détails, qui rend tout ça très dynamique. Une excellente série bee.

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On n'est pourtant pas au bout de notre bonheur puisque voilà qu'on enchaîne avec le fabuleux Les Yeux du Dragon (1925), le sommet du programme. Retrouvant là ses origines russes, Starewitch livre une vraie réflexion sur la puissance technique de son outil, en opposant le mouvement cinématographique à la fixité de la peinture et de la photo. le pitch : un vase ancestral chinois s'anime subitement pour raconter l'histoire de ses personnages peints. Il est question d'un dragon furieux, d'un couple d'amoureux transis, d'un pays merveilleux, et surtout des yeux de la bête, arrachés et devenus diamants : ils formeront la malédiction du couple, l'avidité de l'héroïne la figeant pour toujours dans l'immobilité du vase. Là encore, cruauté à tous les étages (l'énucléation du dragon est carrément gore) et pessimisme tenace : on croit que les amoureux, ayant échappé au dragon, sont désormais en paix au pays de l'Amour, mais l'envie et la soif de l'or les perdront. Le film se déroule sur des millénaires (très étrange ellipse à mi-chemin), mais on dirait que Starewitch inverse l'histoire : au commencement était le mouvement (le cinéma), à la fin sera la fixité (la peinture). Véritable hommage à l'image animée, ce petit film d'un romantisme fiévreux contient en plus des décors magnifiques de grottes, de palais, de lacs, de ciels, et une foule de petits tableaux en plans larges d'une grande beauté. Un chef d'oeuvre.

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Plus anecdotique, plus léger, mais plus fun, Amour en noir et blanc (1923) est un hommage aux splasticks hollywoodiens. On y croise même Chaplin. Curieusement le film cultive un réconfortant anti-racisme, mais cette ouverture d'esprit est démentie par des intertitres d'un fond assez crasseux. Il s'agit de deux Cupidon, l'un blanc l'autre noir, qui sèment la zizanie dans un petit théâtre ambulant. On croit pendant un moment qu'au milieu du bordel qu'ils sèment, le noir va finir par se taper la blanche. C'est aller trop vite en besogne, mais tout de même, il y a deux trois pointes de bon esprit qui font chaud au coeur. Le film est de toute façon un peu bancal dans son discours, le cul entre deux chaises, et est bien plus intéressant dans sa forme. Il y a notamment une scène de poursuite hystérique, digne d'un Wallace et Gromitt, réglée vraiment au millimètre au niveau du rythme (là aussi, le montage rappelle les origines russes du gars), et quelques purs gags savoureux. L'animation est absolument parfaite, tout ça sent le "fait main" et l'artisanal, le copeau de bois et la petite lampe de bureau, c'est parfait. Au final, un programme intelligent, drôle, éblouissant pour les yeux. (Gols 11/02/15)


Très peu de choses à rajouter à l'analyse fine de l'ami Gols dont je partage la vision (j'étais juste à côté de lui, ceci pouvant expliquer cela). Bien aimé cette terrible cruauté de ce premier épisode (Dans les Griffes de l'Araignée): cela commence comme un gentil épisode lafontainesque avec cette mouche des champs qui veut se laisser griser à la ville et cela s'achève dans un beau carnage avec insecte décapité et araignée coupée en deux (j'ai bien cru que cela allait calmer le gamin derrière nous (elle est morte la bébète, morte ! eus-je violemment envie de crier pour qu'il cesse de fouiller dans son sac de bonbons) mais son père se révéla de loin plus pénible que sa progéniture : ces parents qui croient que leurs gamins sont aveugles et leur expliquent ce que tout le monde voit, il faudrait les interner à vie). Marie-mouche sous la neige meurt toute gelée, quelle belle fin morbide ! Les Yeux du Dragon bénéficie d'une touche de poésie et de romantisme en plus mais s'achève là encore dans l'effroi - une image définitivement figée pour clore un film d'animation, on ne peut qu'applaudir à deux mains, avant de se saisir par les anses de ce vase pour en contempler l'image et se mettre à rêver à une autre version de l'histoire de ces personnages. Pure création. Enfin, l'Amour en noir et blanc n'est pas si "ouvert", moralement, qu'on l'aurait souhaité (si deux couples mixtes avaient fini par vivre ensemble, c'est clair qu'on aurait été totalement soufflés) mais cette seule cavalcade du chat poursuivi par un chien qui fait fumer le carosse qu'il tire vaut à elle-seule le détour - la petite musique live originale qui accompagnait cette projection dans ce théâtre molièrisant étant elle-même aux petits oignons. Bref, nous sommes ressortis main dans la main avec l'ami Gols (c'est une image), le sourire aux lèvres dans l'air glacial (ce n'est pas une métaphore, ni une pipe d'ailleurs) et avons passé la soirée à refaire le monde en pâte à modeler. Heureusement, personne ne filma, na.  (Shang 19/02/15)

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