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Voilà un film qui arrive en son temps et en son heure : en cette période pro-Charlie, Sissako, qui ne pouvait pas prévoir la chose pourtant, apporte ce qui manque le plus au débat : le calme et l'intelligence. Réaliser un film sur la montée de l'intégrisme religieux en évitant tous les poncifs aisément glanables sur BFM TV, c'était pas gagné ; Timbuktu est un vrai modèle de ce côté-là, qui en dit beaucoup plus en deux heures que les journalistes en une semaine d'antenne non-stop.

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Réagissant à chaud à la prise de pouvoir des talibans au Mali, Sissako tente de filmer à hauteur d'homme les métamorphoses que ces nouvelles règles absurdes (les femmes doivent porter des gants, plus de musique dans les maisons...) déclenchent. D'un côté, les habitants banals de la ville : ça va de la marchande de poissons qui refuse de se soumettre au berger isolé dans le désert, cultivant dans une sorte d'Eden retiré son refus d'obéissance ; de l'autre, les "nouveaux maîtres", pathétiques terroristes intégristes un peu perdus, un peu borgnoles, montrés comme des petits mecs luttant contre leurs propres envies et pulsions. La rencontre des deux provoque bien des frictions, incidents comico-tragiques que Sissako montre comme autant de moments absurdes. On pense même un moment que le film va s'orienter vers un comique à la Elia Suleiman. Mais peu à peu, la violence sourde, omniprésente malgré la quasi-absence de scènes violentes, nous fait changer de braquet, et on se retrouve dans un délicat mélange entre fable à l'ancienne et critique très contemporaine. Supérieurement intelligent, le film montre avant tout des hommes, avant de montrer des symboles. Pourtant le film ne manque pas de symboles, flirtant avec un réalisme poétique très attachant. Quelques "sorties" de trame sont particulièrement fines, comme ce personnage de sorcière un peu folle mais complètement rebelle, qui convoque tout un imaginaire vaudou, tout un pan de l'Afrique de la magie, des origines ; ou comme cette superbe scène (qui vient d'ailleurs comme adoucir une scène de lapidation terrible) où un des djihadistes se livre à une danse étrange, une sorte de lâcher prise qui libère sa tension et ses frustrations. Ce personnage là est d'ailleurs le plus beau, amoureux pataud d'une femme mariée, se cachant pour fumer comme un adolescent, tourmenté par des questionnements cachés qui le rendent très mélancolique. Toujours à bonne distance de ses acteurs, Sissako regarde ce microcosme prendre feu, sans jugement mais sans hauteur non plus, et c'est magnifique.

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La symbolique du film n'est pas toujours aussi belle. Il y a quelques scènes vraiment ratées : une partie de foot sans ballon, lourdaude et surlignée ; un parallèle un peu maladroit entre le combat de ces habitants et celui de Tian'anmen (une femme dressée devant les chars). Mais l'ensemble est d'une rigueur impeccable, non seulement dans la mise en scène (les acteurs sont somptueusement filmés, dans les scènes dialoguées par exemple) mais aussi dans le fond. Cette petite ville envahie par l'intégrisme ressemble peu à peu au monde dans son entier, et Timbuktu prend des allures de réflexion sur la violence en général. Il commence d'ailleurs sur une antilope traquée par des chasseurs en jeep, et se termine sur deux enfants abandonnés qui pleurent dans le désert, on ne peut pas dire que ce soient les images les plus apaisantes du monde. Entre temps, on aura assisté à quelques fabuleux plans (cet immense plan d'ensemble, calme et silencieux, qui montre un assassin s'éloigner de sa victime en traversant un lac), et à une subtile évolution du scénario : de la violence intégriste on a glissé vers une violence générale, avec cette histoire parallèle d'un éleveur dont on tue la vache et qui va vouloir se venger. Assez pessimiste, Sissako semble vouloir dire ici que la violence est éternelle, pas cantonnée à des combats d'opinion mais à des luttes entre frères. Que cela se passe dans le décor rêvé et mythique du Mali, avec ce que ça comporte d'allusions bibliques, ajoute encore à la mythologie dans laquelle s'inscrit le film. Un grand film sur la violence, la fraternité et l'absurdité de l'existence.  (Gols 26/01/15)

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Bien d'accord avec la conclusion de mon camarade et beaucoup moins gêné que lui par certaines scènes qu'il juge un peu too much (la partie de foot, toute en illusion et en créativité, l'arrêt majestueux du 4x4 empli de combattants par cette femme rigolarde à grigri). J'ai toujours profondément aimé le gars Sissako ayant en particulier longuement disséqué le magnifique La Vie sur Terre. Sissako semble fonctionner par simples vignettes qui prennent peu à peu tout leur sens dans le grand ensemble de ce conte de la folie sur Terre. Bien vu, en effet, cette volonté de ne pas caricaturer ces djihadistes : ils n'en ont pas besoin pour se ridiculiser et pour qu'émergent toutes leurs contradictions. Ces pseudo-musulmans sont juste des clowns tristes avec des kalachnikovs, une puissance de feu qui leur donne l'impression de faire la pluie et le beau temps. Les deux-trois seules sourates qu'ils paraissent avoir captées se rapportent à la charia et ils n'hésitent jamais avec leurs gros sabots à user de cette justice d'un autre âge... tant que cela concerne les autres. On les voit parler football avec passion, puis interdire le jeu, ils interdisent les clopes et fument en cachette, ils n'ont que Dieu aux lèvres mais ne respectent point son temple en y pénétrant armés, ils forcent les femmes à les suivre quand on leur résiste... Bref, ce sont des croyants de pacotille, privilégiant leur intérêt particulier en abusant de leur pouvoir. Sans cri, sans rage, insidieusement, ils rongent toutes les racines de cette société paisible - le final avec cette gazelle et cette jeune fille courant à en perdre haleine dans le désert est tout simplement sublime : il ne reste qu'une option pour ces populations prises en otage, la fuite en avant, une course folle jusqu'à l'épuisement pour tenter de recouvrer sa liberté.

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Sissako est un auteur plein de tact qui parvient aussi bien à donner une grande densité humaine à ses personnages qu’à laisser la voie à une interprétation symbolique - ou pas. Cette jeune fille, la main tendue vers le ciel en cherchant du réseau pour son téléphone, semble tout simplement attendre un signe du ciel... Cet homme qui tue accidentellement ce pêcheur panique, s'enfuie, effrayé par son acte - les djihadistes, eux, tuent froidement sans état d'âme. Ce danseur (magnifique séquence dont parle également l'ami Gols) semble chercher à exprimer par sa danse toute la douleur du monde face aux actes barbares de ses comparses - l'expression artistique comme dernier recours face à cette fureur humaine inexplicable. Comme toujours chez Sissako chaque cadre est millimétré, chaque image est d'une éblouissante luminosité, chaque éclat musical vous transporte. C'est un travail d'orfèvre, plein de sagesse, sur un sujet que les occidentaux ne savent traiter qu'en mode bourrin. Dommage décidément que le cinéma africain soit une espèce en voie de disparition... (Shang 11/04/15)

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