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Ouh là, les amis, on est dans l'artillerie lourde, l'artillerie fine, bref ne coupons pas les cheveux des poilus en quatre, dans le chef-d’œuvre, mot point galvaudé sur ce site. Vidor nous charme tout d’abord gentiment lors d'une première partie à la fois croquignolette et burlesque. Un soldat ricain (John Gilbert, foudroyant) s'engage sur un coup de tête (ah le patriotisme, ah ces copains qui l'encouragent, ah cette famille à laquelle il a encore tout à prouver...) et se retrouve dans un gentillet petit village français, laissant loin derrière lui son amie d'enfance, sa fiancée... Il ne tardera guère à croiser le chemin d'une chtite(-mi) française coiffée comme un caniche mais avec du chien (la coquinette Andrée Adorée, tout le Pas-de-Calais dans une assiette). Ca flirte au bord de l'eau, ça se chatouille, ça ricane, ça s'embrasse comme on mord dans du bon pain... Une première partie toute en légèreté d'autant que le gars Vidor n'est pas un manche au niveau gaguesque ; John est entouré de deux comparses (un type bourru tout d'un bloc, un grand échalas qui chique comme il respire) et ce trio est au centre de moult scènes qui fleurent bon la comédie : le partage d'un gâteau au plâtre made in USA, la confection d'une douche à l'aide d'un tonneau (John se diogénisant comiquement), les bastons qui impliquent tout le village… On est autant amusé par ces saynètes comiques "chaplinesques", que titillé par ces séquences romantiques "renoirantes". Comme même les cartons en franglais prêtent à rire, on passe une première heure très agréable. Et puis c'est le tournant du match...

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John reçoit une lettre de sa petite fiancée ricaine, une photo, et son sourire se fige. Le John, jusque-là tout à ses galipettes, à ses chiquenaudes, à ses baisers volés, semble revenir sur terre, son visage se ferme, son air devient sombre... C'est la première alerte, sentimentale, qui sera suivie d'une seconde, fatale : l'heure est venue de se battre, de se rendre au front. Vidor nous trousse une scène absolument déchirante (une des plus grandes scènes de séparation au monde qui plane, disons-le, aussi haut que celle des Parapluies de Cherbourg). Les soldats s'agitent dans tous les sens, la pauvre Renée cherche du regard son John, le John cherche du regard sa Renée mais, dans la bousculade, autant chercher une aiguille dans une botte de foin... Vidor joue sur nos nerfs - c'est fini, ils ne se reverront plus jamais, ils ne pourront jamais faire la paix (...) après leur première petite dispute et l'on se sent aussi impuissant que ces deux jeunes amants pris dans la tourmente... Mais non, ça y est, ils se voient, se rejoignent et... c'est pire... John est chargé dans un camion, Renée s'accroche à sa jambe, au camion, à la chaîne du camion, elle court à 40 km / heure, ne lâchera rien, puis tombe dans la poussière, reste seule comme un œuf au milieu de la basse-cour... Le montage, le rythme de la séquence laissent à bout de souffle... On aura à peine le temps de le reprendre, les soldats ont déjà fixé la baïonnette à leur fusil, ils entrent dans un bois pour dénicher du Boche.

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Vidor, disons-le calmement et platement, réalise l'une des plus grandes scènes de guerre (sans sang qui gicle, juste des êtres qui tombent muettement, c'est pire... Tarantino, Spielberg, relisez votre grammaire...) de tout le cinéma mondial à travers les âges (au bas mot). Les hommes avancent en ligne et ils ne font pas deux pas sans que, parmi eux, une, deux, trois, quatre personnes s'écroulent. Mais ils continuent de progresser, inconscients. Notre trio que l'on guette du coin de l'œil est, miraculeusement, encore debout et, même lorsqu'ils croisent des Allemands mains en l'air, se rendant après les avoir salement canardés, ils continuent leur chemin. Ils n'ont pas un regard pour leurs ennemis, leur mission est de les débusquer, tous, pas de temps à perdre avec des marionnettes (la scène est filmée avec un subtil travelling arrière, l'effet est prodigieux). Les bombes éclatent dans tous les sens, c'est le début du carnage à grande échelle mais on n’est pas encore au bout de nos peines. Vidor va réussir pour la douzième fois à nous cueillir avec une scène d'agonie qui prend aux tripes. Fini de rire, fini de s'amuser des petits ridicules de ce grand échalas chiquant, le retour sur terre, dans la boue, est terriblement violent pour le spectateur qui grimace de douleur... Vidor donne tout son sens à la gentille expression "passer du rire aux larmes"... Mais, le bougre, n'a pas fini de nous torturer les entrailles, son final étant aussi fabuleux que celui des meilleurs Borzage, littéralement sciant. Les bras, les jambes nous en tombent, empathiquement, le King nous a encore mis à genoux.

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Alors oui, on pourrait s'arrêter à la construction d'un plan, d'une séquence, à l'analyse subtile quant à l'utilisation des gros plans, des plans larges, c'est vrai. Mais ce serait se priver de ce grand mouvement qui nous emporte plus de deux heures durant, qui nous laisse confortablement nous installer dans notre fauteuil avant d'en scier la base. Vidor maîtrise à merveille l'utilisation de toute la palette des émotions et nous livre une œuvre totale, pleine, un grand spectacle qui nous chamboule le ciboulot, le cœur... Une œuvre géniale qui ranime notre foi éternelle en le cinématographe. Une merveille.   (Shang - 02/12/14)

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Bah bah bah, tout aussi amoureux de ce film que le gars Shang, je ne peux qu'en remettre une couche pour vous supplier de dénicher ce film de guerre qui ferait rougir de honte tous les cinéastes friqués et sur-documentés d'aujourd'hui. Il y a dans cette deuxième partie un côté implacable, brutal, très sobre, qui rend compte à merveille de ce que c'était que cette guerre : la très longue séquence dans les tranchées est un modèle de gestion du temps, qui allie le purement spectaculaire (le film a les moyens) et le profondément intime, qui arrive à trouver toute l'ampleur et l'horreur des combats tout en restant au plus près de notre trio. La scène où l'un d'eux est envoyé buter du Teuton dans la tranchée en face est proprement géniale, je vous jure qu'on entend les cris du mec seul dans la nuit, alors que le film est muet. La décimation progressive de ces gusses tranche avec cette première partie comique et légère, et c'est justement ça le génie : des gars partent à la guerre fleur au fusil, avides de tâter de la paysanne frivole, et se retrouvent dans l'enfer des combats. Sans forcer sur l'héroïsme, sans transformer ses personnages en super-héros, toujours attentif à être crédible (les décors, les reconstitutions), Vidor réalise un film ultime sur ce qui s'est vraiment passé là-bas, aussi bien les farces et l'ennui de l'arrière, que la tension du front. Pour le reste, mon compère a fait le tour de ce total chef-d'oeuvre, où chaque seconde semble pensée et en même temps couler de source. Une merveille.   (Gols - 29/08/17)