9782930440798,0-2345259Il est toujours bon de lire à intervalles réguliers un bouquin de Charles Pennequin, ne serait-ce que pour s'assurer que la langue française reste une matière vivante et charnelle qu'on peut violenter de temps en temps (l'anti-Foenkinos et Delacourt, pour faire un clin d'oeil à mon Shang qui lit tous azimuts ces jours-ci). Cette fois, l'homme met son flow heurté et logorrhéique au service d'une de ses idoles, Charles Péguy, qu'on n'attendait certes pas là. En quelques textes-poèmes, Pennequin rend hommage au poète, à ses engagements, à sa vie, à sa mort, mais surtout à son écriture, qu'il tente de définir par l'émotion, par la sensibilité plutôt que par un froid essai littéraire. La fusion des fièvres pennequienne et peguyenne accouche d'un volcan : encore une fois complètement pris dans le flot de mots et de correspondances de l'écriture du gars, on assiste bouche bée à une vraie ode à l'écriture, Pennequin parvenant à nous faire véritablement toucher du doigt la nature du style de Péguy (alors même que je n'ai pas lu cet auteur depuis mes vagues après-midi assoupies sur les bancs de la fac).

Le gars est passionné, et laisse sa langue se faire le témoin de cette passion, lui lâchant la bride pour qu'elle exprime tour à tour son amour pour le poète, sa défense de la langue, sa colère contre les a priori véhiculés par Péguy (réac ? trop catho ? poussiéreux ? tout le contraire !) ou son indignation de le voir si oublié aujourd'hui. Mine de rien, à travers ce style "de fil en aiguille", un mot en amenant un autre par un travail incessant de polissage des sons, par une sorte de sample infini qui fait s'enchasser les phrases les unes dans les autres, Pennequin donne des indications biographiques, stylistiques, factuelles, tout en rendant compte de ce qui fait la beauté de cette écriture (sans jamais citer un mot de Péguy, d'ailleurs). Mais avant tout, c'est une nouvelle fois un profond autoportrait, torturé, indigné, souvent drôle pourtant, rendu d'autant plus troublant qu'il semble avoir trouvé dans Péguy un frère d'armes, un alter-ego, un vrai camarade d'écriture. Réhabilitation d'un grand poète par un autre : c'est beau.