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Dommage que Mizoguchi ait choisi de privilégier les dialogues au détriment du silence dans ce film : on sent qu'il aurait pu être très grand, mais beaucoup trop bavard, il passe un peu à côté de sa puissance. Pourtant, dans les premiers plans, on pense qu'on va avoir à faire à un Mizo à son meilleur : un couple qui fuit une ville bombardée au loin, un autre vieillissant qui l'attend à la campagne, les deux se retrouvent, quelques lignes de dialogue et tout est planté en quelques secondes : une jeune femme, Michiko, a épousé le mauvais homme, profiteur, vénal et infidèle. Pas besoin de plus de quelques secondes pour imposer avec beauté un personnage fort. On apprend peu à peu que la voisine est elle aussi en manque d'affection, qu'il y a un cousin charmant qui rôde autour de Michiko, et on se doute bien que ce ballet sentimental va mal tourner. Tout ça se déroule sur fond d'après-guerre, où Tokyo tente de se redresser de ses ruines.

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Malheureusement, après ces belles scènes d'exposition, le film s'enferme pendant sa majeure partie dans des scènes longuettes, remplies de dialogues, dans lesquelles Mizo ne parvient pas à trouver une façon visuelle de traduire les émois amoureux de ses personnages. Mise en scène un peu fade, pour tout dire, de cette histoire qui vire au vaudeville sans conséquence, où on se promène le long des jolis sentiers et des rivières en ne se disant pas qu'on s'aime pour mieux se le dire, où on se frôle la main pour exprimer sa passion, et où on enterre sous les mots le moindre sentiment. Le fond de la trame est mélodramatique à souhait, mais Mizogushi feutre tout ça, utilise du pastel pour mieux mettre en valeur les couleurs éclatantes cachées derrière. On y gagne en modestie, on y perd un peu en caractères ; et on se désintéresse un peu de ces tromperies, adultères et autres serments trahis.

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Tout de même, le maître réussit une très belle chose : mettre en place le parallélisme entre ce Tokyo torturé, en ruines, qui peu à peu reprend vie et s'étend jusque dans la banlieue, et les sentiments de ses personnages. Le Musashino du titre est en fait une province de Tokyo, mais dans son élan de reconstruction la grande ville vient peu à peu empiéter sur ce territoire. Et avec elle la gabegie de la civilisation. Mizoguchi pointe du doigt les déviances draînées par l'arrivée de la civilisation moderne : Mishiko est de la vieille école, celle des sentiments nobles et de l'amour éternel ; son mari ou sa voisine ont, eux, été bouffés par Tokyo, et s'abandonnent à la trahison et au cynisme. Ca pourrait paraître manichéen, mais Mizo parvient aussi, à de nombreuses reprises, à montrer les bienfaits de la modernité, et ridiculise même un peu les atavismes des anciens. C'est donc très subtil, mesuré et intelligent comme tout. La fin est touchante à souhait, avec cette femme représentant l'ancien monde qui s'éteint, et ce fabuleux travelling sur Tokyo qui approche, et cette musique (d'ailleurs pas du tout niponisante, très belle) qui dope le tout. Un beau film, au début et à la fin.

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