9782070293414,0-629593J'ai tout lu de et sur Henry Miller jusqu'à ses listes de courses, mais je ne m'étais curieusement jamais intéressé à cette biographie in situ de l'ami Brassaï, qui a cotoyé le maître depuis ses débuts d'écrivain jusqu'à sa mort. C'est avec un bonheur non feint que je rattrape mon retard : nous voilà face à un des meilleurs portraits de HM, d'un dynamisme, d'une admiration et d'une camaraderie qui vont de paire avec une grande érudition et une modestie de style qui font honneur à son auteur. Brassaï écrit net et droit, très agréablement, parvenant à mettre des mots justes sur les ambiances et les atmosphères : ce premier tome raconte les années chaotiques de Miller à Paris, et le photographe est intarissable sur les petites rues, les bouges et la faune de celle-ci. Description nostalgique du milieu interlope de Clichy, portrait réjouissant de ces artistes qui en faisaient la sève, la plupart du temps immigrés sans le sou venus tenter leur chance dans la capitale : Perlès, Soutine, Durrell, Nin, et donc Henry Miller, véritable roi de la rue, que Brassaï nous raconte par l'intimité.

C'est la période la plus intéressante de Miller, celle des années June-Anaïs, celle du premier vrai livre (Tropique du Cancer), celle de la villa Seurat. On a souvent lu des choses sur lui à cette époque, mais Brassaï était un vrai camarade de Miller, le croisait souvent, a cotoyé la fameuse June, a assisté à cet amour étrange entre lui et Nin, ce qui en fait un témoin précieux, plein d'anecdotes drôles et d'épisodes inédits. On adore retrouver le Miller plein de contradictions, de vie et de force, dans ces recoins de Paris remplis de putes et de petites frappes, l'imaginer marteler sa machine à écrire ou dresser ses fameux plans d'écriture de 3 mètres-carré sur les murs de son appartement. Mais au-delà de l'anecdote, merveilleusement tracée avec l'oeil imparable du photographe, Brassaï est un lecteur de Miller, et fait montre d'une vive intelligence dans sa façon de le lire. Comparaisons éminemment pertinentes entre la notion d'évocation selon Proust et selon Miller, mise en miroir entre le style de Céline et celui de Miller, dissection passionnante des lettres à ses amis mettant à jour les incohérences et les ambiguités du personnage, redéfinition de la notion d'autoportrait fictif, réflexions sur la vérité et la véracité, le gars est toujours intelligent, toujours juste et toujours précis dans sa critique des écrits millerriens. Le plus pertinent passage est certainement celui où il ré-écrit en vers quelques extraits du Tropique du Capricorne, montrant ainsi la force poétique du livre, son affranchissement du genre romanesque. Bref, un livre aussi intéressant dans son érudition que dans son amour pour son modèle : le tome 2 m'attend sur un coin de la pile, il peut compter sur moi.