couv_grotte_300Les auteurs qui ont le mot Gary dans leur patronyme semblent être doués d'un talent particulier, c'est ma première constatation. En tout cas, cette Amélie-là, pour son premier roman, nous sort un de ces trucs improbables qui font de temps en temps ma joie. Grotte ne doit rien à personne, c'est rare pour un premier texte. A peine peut-on remarquer que le début est quelque peu chevillardesque : le livre est constitué du monologue d'un gardien de grotte préhistorique, job capital mais en même temps dérisoire, puisque ladite grotte est tellement fragile qu'on a construit plus loin une copie à l'usage des visiteurs, et que notre homme en est donc réduit à surveiller un lieu absolument désert. Cette solitude est d'ailleurs parfaitement rendue par l'écriture précise, poétique et ample de Lucas-Gary, qui sait aussi parfaitement transcrire ce rapport matriciel, quasi-sacré, que le narrateur éprouve envers sa grotte. Le début du livre, assez réaliste, joue ainsi sur l'intimité, et on pense qu'on va assister tout simplement au portrait d'un solitaire, d'un stylite retiré de l'existence, vigie d'un monde oublié depuis longtemps, s'assimilant peu à peu à l'endroit dont il a la garde.

Mais peu à peu, très adroitement, le roman glisse vers un imaginaire qu'on n'attendait pas du tout, une poésie frôlant l'absurde. Tout en restant très intime dans sa façon de parler de cette grotte mystérieuse, sombre, étrange, Lucas-Gary en fait le lieu de tous les possibles, convoquant une imagerie de la grotte dans toutes ses possibilités. On peut ainsi croiser Ben Laden et ses fameuses cachettes,et c'est l'actualité qui pointe son nez ; la femme du président de la république avec laquelle le héros aura une brûlante liaison, et c'est la symbolique sexuelle qui est convoquée ; Philippe Bouvard en quête d'un exil, et on évoque la société du spectacle ; ou même un extra-terrestre, épisode qui fait complètement basculer le livre dans l'onirisme. Peu à peu, le roman s'élargit, tout en restant dans l'écriture éminemment modeste, et acquiert une ampleur qu'on n'attendait pas. En même temps c'est insaisissable, toujours surprenant. Grotte est un vrai OVNI, poétique et personnel, à la fois essai sur la symbolique des cavernes et portrait d'une solitude assumée. Bravo.