Un ptit film aux allures cronenbergo-kubricko-lynchéennes vous ferait-il envie, ou disons une oeuvre pseudo spidero-eyeswideshuto-losthighwayenne vous tenterait-elle ? Vous l'aurez compris car vous n'êtes pas bête, Enemy est un film à clé. On peut prendre la chose au premier degré (un type rencontre son sosie, ils échangent leur femme) et dans ce cas-là, on n'est pas emmerdé. C'est bas du front comme comportement, on ne voit pas trop l'intérêt du bazar mais au moins on n'a pas mal à la tête. Et puis on peut se mettre à cogiter, à lire une ou deux déclarations "allusives" du gars Villeneuve (qui n'est pas sur-allier ni complétement fou allié) et commencer à se dire : aaaaah mais ouais, bien sûûûûûûr !!!! Vous vous mettez alors à établir des thèses à la con sur les araignées (métaphore "filée" (forcément)) et à remonter le fil (once again) du bazar. Ce qui suit a forcément des allures de spoiler... ou non, chacun ayant le droit de voir le film à sa sauce, on est d'accord.

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Le fil conducteur d'Enemy peut tenir dans une photo déchirée puis dévoilée sur la fin : un type vit avec une femme et a du mal à réellement oublier son ancienne copine enceinte de six mois. Dans sa tête (son subconscient, pourrait-on dire pour faire le malin), c'est un beau bordel : l'homme est actuellement prof d'histoire géo et semble avoir voulu remiser dans un coin de son cerveau son passé d'acteur de seconde zone (c'était justement il y a 6 mois) ; pourquoi ? Parce que sa femme est tombée enceinte et que le gars, titillé par le démon des femmes, a tenté de s'enfuir. Seulement, diable, le passé le rattrape - au moins dans sa tête - et le voilà rendu à combattre ses démons : à la fois le désir des femmes, de l’inconnu (notre gars est un chaud lapin d'après ce que lui dit sa mère) et la peur de se ranger. La femme-araignée n'a pas fini de le hanter...

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La femme, cet objet du désir qu'il faut détruire (scène d'ouverture initiatiquo-kubrickienne / scène de l'accident sur la fin avec le pare-brise non pas étoilée mais "toile-d’araignée-tée"), la femme, cette reproductrice endiablée et jalouse qui tente de vous prendre dans ses rets et à laquelle on a envie d'échapper (scène du prof qui ne veut pas être "sous contrôle" / la femme enceinte dans sa douche (et les vitres "zébrées" façon toile) / la dernière image : lorsque l'homme veut à nouveau sortir pour explorer ses fantasmes (la petite clé des songes…), l'araignée-femme se cabre et se tient sur ses gardes). Notre ami Jake est pris dans une sorte de cercle vicieux : lorsqu'il est avec une maîtresse ce n'est pas le pied (les coucheries au début du film n'ont pas l'air de bien se passer), donc il repense et revient au cocon familial, à sa femme qui va bientôt accoucher... mais à peine est-il parvenu à combattre la tentation, qu'au petit matin, il est repris par ses envies... C'est humain, enfin, c'est masculin...

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Le truc est tortueux et tente de mélanger "malicieusement" réalité et "projection" (notre gars a une ptite toile d'araignée dans la tête, ohoh). J'allais dire "mouais, et... ?" C'est un film qui repose uniquement sur un scénar, sur une clé (ou un trousseau, on peut voir la chose sous d'autres angles, libre à vous...), qui tente de mettre en place une sorte de suspense (Jake le dragueur vs Jake le pépère qui fantasme) : malheureusement l'ensemble apparaît un peu surfait, un peu trop compliqué pour être honnête. On n'est pas (je retourne mon intro après avoir voulu vous allécher) dans un monde malsain à la Cronenberg, on n'est pas dans un monde subtil à Kubrick où des dizaines de réseaux de sens peuvent être tissés, on n'est pas dans un monde à la Lynch où l'on finit par se perdre dans les chausse-trappes. On est dans du Villeneuve, léché, tortin mais un peu grossier, presque de la taille de l'araignée, dirais-je, envahissant la ville. Les fans de Usual Suspect devraient aimer (...).   (Shang - 29/08/14)


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Ce jour est un jour béni, puisque pour la première fois nous avons compris la même chose à un film, avec mon camarade Shang. D'habitude, ce genre de productions à énigme nous fait rivaliser de "Mais non, t'as rien compris, en fait tout tient dans la scène 8, où le gars remonte son col...", mais là, rien à dire. Oui, c'est un film sur le démon de l'infidélité, sur le combat intérieur d'un homme obsédé par cette veuve noire représentant sa culpabilité de petit être masculin confronté aux tentations du Sexe opposé. Dans la veine, donc, de Eyes wide shut, à laquelle Villeneuve adjoint un côté polar ou thriller assez agréable. Le film est tortueux, assez poseur même dans sa volonté coûte que coûte de brouiller les pistes et de nous perdre dans ses scènes à clé. C'est un peu fatigant à la longue de sentir que derrière chaque détail se cache une signification profonde, un petit malin qui s'estime assez supérieur à son spectateur... d'autant qu'on se cogne un peu de ce que ça raconte, finalement. La satisfaction de trouver une clé possible à l'énigme est agréable ; mais si le film n'était que ça, on pourrait effectivement réclamer un peu plus.

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Bon, comme il faut bien que je m'oppose un peu à Shang, je le trouve injuste de dire que tout repose sur le seul scénario. Je dirais même que celui-ci est secondaire, un peu vain. Heureusement il reste la mise en scène, qui vient prouver que Villeneuve est un cinéaste réellement doté d'une vision, d'un style. La lenteur de l'ensemble, dopée par une ampleur de ton vraiment impressionnante, emporte le morceau, et est beaucoup plus intéressante à regarder que ce mystère finalement un peu simpliste. Villeneuve sait filmer la ville avec un regard très neuf : Toronto est un désert de gratte-ciels irréels, baignant dans une lumière jaune, presque boueuse, qui lui confère une étrangeté, un côté "onirique hébété" complètement dans la continuité du personnage principal. On regarde le monde extérieur comme le héros, à sa hauteur. La direction d'acteurs est exemplaire, Gyllenhaal est aussi parfait en petit mec tourmenté, queue basse et regard attéré, qu'en son double pervers, dangereux et séducteur. Et puis il y a ces scènes fantastiques, soulignées par une belle musique qui joue dans les basses (à voir au cinéma avec de bonnes enceintes bien fortes, conseil du jour), vraiment fines et inspirées : la première, où on voit tout sans rien voir de ce qui se passe dans ce cabaret sexuello-morbide ; la splendide idée de cette femme à mini-jupe qui précède le personnage juste au moment où son adultère va avoir lieu ; et ce plan final, qui a révulsé les petites vieilles du rang de devant ("Il va falloir m'expliquer, là, jeune homme", beuglaient-elles au pauvre caissier du cinéma), très surprenant dans son rythme. Un beau film plus qu'un bon film, dirais-je si vous me demandez une conclusion sybilline. Enfin, encore une chose : les deux acteurs se ressemblent vraiment beaucoup, bravo au maquilleur.   (Gols - 23/09/14)

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