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Après Amer, Cattet et Forzani continuent à explorer pieusement l'esthétique du "giallo", genre éminent auquel ils sont sûrement les derniers (avec une poignée de nos lecteurs, peut-être) à tenter de donner une nouvelle renaissance. Nous voici donc replongé une nouvelle fois dans les écrans tout rouges, le fétichisme arboré comme un sine qua non, les femmes fatales courant dans des couloirs pendant des heures avant de se faire poignarder, le formalisme ++ et les meurtres esthétisés. On sait gré aux deux compères de nous offrir ce cinéma référencé que tout cinéphile ne peut que savourer : la somme de clins d'oeil, d'emprunts et d'allusions confine au jeu de pistes. Tiens, le même son que dans Lynch, tiens, un appartement à la Polanski, tiens, la musique d'Argento, tiens, la même coupe de cheveux que chez Hitch, etc etc. L'Etrange Couleur des larmes de ton corps est une sorte de méta-film, un catalogue compulsif de formes référencées, un condensé de genre réduit à son plus simple appareil, parvenant à une sorte de mythification du cinéma de genre dans son entier.

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Pas de trame ou presque, ou en tout cas une trame symbolique qui compte pour du beurre : un homme d'affaires rentre chez lui, sa femme a disparu, et à force de la chercher d'appartements en appartements dans l'étrange immeuble qu'il habite, il met à jour tout un réseau d'étrangetés, fantômes, serial-killers potentiels, voyeurs et autres pervers. Un peu comme si on trouvait un lien entre toutes les nouvelles de Poe ou de Gautier, et qu'on les habillait sous des oripeaux de film d'horreur italien. Le film prend parfois de ce fait un aspect morcelé, comme plusieurs courts-métrages mis bout à bout, d'autant que le style est volontairement hétérogène. Entre fantastique romantique pur (la meilleure partie : un homme qui est en même temps la victime, l'assassin et le témoin de sa propre mort, qui ramène au Doppelganger du fantastique allemand) et expérimentation (la moins bonne : une histoire de femme ensorcelée bizarrement mis en scène en image par image), entre démence mentale et polar épuré, ça part un peu dans tous les sens, et on ne peut pas aimer tout à égalité. C'est parfois génial, parfois maladroit, parfois très crâneur, parfois très juste. Au final, autant le dire, c'est moins bien qu'Amer ; parce qu'un peu redondant, un peu trop exercice de style pour être vraiment passionnant.

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Pas de doute : on en prend plein les yeux, c'est une avalanche de stimuli qui montrent un univers esthétique vraiment fascinant, une façon de mettre en scène ses fantasmes vraiment au taquet. Formellement, c'est convaincant, aussi bien au niveau visuel (tantôt rococo tantôt Art Nouveau) que sonore : vraie symphonie de sons, de soupirs, de cris, de minuscules bruits, que vient rehausser la géniale musique de Morricone et de Riz Ortolani (le seul mec qui arrive à vous tresser une symphonie à Pink Floyd avec un doigt et un tambourin). Mais tout ça est au service d'un résultat un peu vide, pas vraiment passionnant. Cattet et Forzani avaient réussi précédemment à allier fond et forme, cette fois ils se sont arrêtés à la forme, et c'est trop court. Cela dit, voilà tout de même un film à voir, sur grand écran de préférence, ne serait-ce que parce qu'il est complètement unique et impressionnant.