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On dirait le titre d'un film d'Aldo Maccione, mais ne nous y trompons pas : voilà une rare réussite dans le cinéma français dit "littéraire-bobo-dépressif". Sophie Fillières ne raconte rien de plus que ses innombrables collègues : un amour en fin de vie, un couple qui ne se comprend plus et qui a du mal à solder son histoire. Mais on l'avait déjà vu avec l'excellent Gentille il y a quelques années : Fillières, c'est pas ce qu'elle raconte qui compte, mais comment elle le raconte. Or on se trouve là face à une des écritures les plus originales et fines qui soient, une personnalité dans l'invention qui fonctionne à plein régime. On ne sait pas vraiment si le film est drôle ou pas, si on a droit à une comédie (du dé-mariage, pour le coup) ou à un drame. Tout y parle dépression, incommunicabilité, mépris, fin de tout ; mais tout y respire la beauté de la vie, dans son aspect le plus lumineux. Fillières vous fait rigoler pour mieux vous assassiner, et peut dans la même minute nous montrer le sauvetage joli d'un petit chevreuil et la fin triviale d'un amour : c'est parfait.

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Pour l'aider à atteindre à ce fragile ton, il faut dire qu'elle est bien épaulée par deux purs génies : à ma droite Emmanuelle Devos, la parfaite femme normale, à la fois fantaisiste (souvent malgré elle) et tourmentée, burlesque et sexy ; à ma gauche, le toujours bluffant Mathieu Amalric, en même temps mufle et attachant, capable en un seul regard, sans un mot, lors d'une scène d'anthologie (il déguste une bouteille de champagne qui a explosé dans le congèle) de dire une phrase comme "ah non non je suis pas d'accord avec toi, ce champagne est exceptionnel, étonnant". Les deux ensemble sont comme un duo de clowns, ici deux clowns blancs, qui trouvent un ton à la Buster Keaton : c'est drôle, mais étrangement triste aussi, jamais gaguesque, toujours indicible. En tout cas, ils se délectent visiblement à ces dialogues hyper-ciselés, ping-pong virtuose mais qui ne s'affiche jamais comme tel, qui refuse le bon mot et préfère trouver quelque chose de musical, de juste. La bougresse a le sens des situations improbables : encore une fois, ce n'est pas grand-chose, mais on a l'impression d'être constamment dans le monde tel qu'il est tout en étant légèrement décalé. Comment se comporter quand on se trouve au milieu d'une tablée de musiciens classiques ? Comment se sortir de la situation délicate de la boucle d'oreille inconnue trouvée dans sa voiture ? Faut-il prêter son PQ à des randonneurs inconnus ? Est-ce normal de ranger les serviettes de bain avec les serviettes de toilette ? Autant de questions primordiales qu'on ne s'était jamais posées, et avec lesquelles Fillières tresse une véritable sonate pour coeurs solitaires.

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Au centre du film, il y a une situation extrême (le couple part se promener en forêt, elle y restera et y vivra une éphémère vie d'ermite avant de revenir à la vie) qui va faire virer le film. De la comédie amoureuse qu'il était, il passe à la chronique très amère, et on se retrouve gentiment bouleversé par ce merveilleux équilibre, par ce ton feutré et discret qui nous a cueilli sans qu'on sache comment. Excellent.  (Gols 12/08/14)


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L'ami Gols étant de bon conseil, je me décidai de voir la petite chose avec ma mie - l'érosion d'un couple est un sujet qui titille, forcément. Bien m'en a pris car en effet Fillières trouve tout du long un ton pince-sans-rire qui fait mouche. C'est très bien écrit, magnifiquement interprété (Devos et Almaric ont un merveilleux sens du timing, toujours capables de sortir la ptite mimique à la microseconde sans jamais être chichiteux) et terriblement vrai... Comment un couple qui se déchire sous nos yeux peut-il paraître aussi cocasse ? Il est forcément facile de se gausser de la mauvaise foi de l'un (mon regard se tourne irrésistiblement vers la gent masculine), l'insatisfaction permanente de l'autre (j'aime beaucoup les femmes, attention (...)), on prend plaisir à les voir faire mine d'avoir des problèmes de communication alors même qu'ils comprennent chacun parfaitement ce que l'autre n'a pas voulu dire (vous me suivez...). Ils se connaissent tellement bien qu'ils savent parfaitement comment une discussion peut vite dégénérer pour exaspérer l'autre et ils s'y vautrent souvent avec un délice malsain. Arrête ou je continue, magnifique titre.

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Jeux de mots mais également attitudes physiques filmées dans la longueur. Fillières se donne le luxe de filmer ses deux grands interprètes sans que ceux-ci aient la moindre ligne de dialogue à prononcer - essentiellement, lorsqu'ils se retrouvent, chacun de leur côté, dans la forêt. C'est là que nos deux personnages principaux en pleine période d'introspection se montrent le plus inspirés. Qu'Amalric ramasse de maigres bouts de bois sans bouger le cul de son rocher ou que Devos lance un regard interloqué face à un daim (dans le film on dit "chamois", Gols parle d'un "chevreuil", il faudra faire une table ronde sur le sujet pour se mettre au diapason), ils sont juste pathétiquement drôles et c'est là toute la force de Fillières de faire vibrer à la perfection cette petite corde sensible tragi-comique. La fin quant à elle, sans vouloir la dévoiler, est sèche, franche, brute, courageuse - comme on l'a d'ailleurs rarement vu avant... dans des films d'homme. Jolis choix de Sophie sur toute la ligne. Belle petite chose à déguster à deux... tant qu'il est encore temps.  (Shang 27/08/14)

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