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Est-ce l'histoire chaotique de la construction du film (un tournage qui s'étale sur deux ans à cause de la guerre et de la mobilisation des uns et des autres) ? En tout cas, Remorques possède une aura cataclysmique magnifique, alors qu'il ne parle que des tourments du coeur, et encore les plus triviaux. C'est simplement l'histoire d'une infidélité, si on veut rester bêtement concret, et on a du mal à voir comment la tragédie peut entrer là-dedans. Mais Grémillon, bien aidé par les dialogues subtils de Prévert et le formidable travail de Trauner, fait pénétrer son vaudeville dans une mythologie puissante, faite d'hommes face à la mer, d'amour fou et de mort. Une sorte de film "d'hommes entre eux" à la Ford, qui subitement serait dopé par un romantisme à la française, et qui finirait dans un théâtre antique grec, genre.

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Au départ, nous voici dans une atmosphère de marins bretons conduisant un remorqueur et partant à la rescousse des bateaux en détresse. Au commandement de cette troupe éclectiques, notre Jeannot Gabin, plus tourmenté et glamour que jamais sous la pluie brestoise et les contrastes poussés à bloc ; marié à la sage Madeleine Renaud, sympa mais conventionnelle, il va cette fois sauver des flots une sirène fatale, Michèle Morgan. Le début d'une fulgurante liaison (2 scènes à tout casser) qui va causer bien des ravages dans le coeur des trois protagonistes principaux. Grémillon, avant tout, soigne son contexte : la première bobine est pratiquement documentaire, montrant le taff insensé de ces héros du sauvetage en mer. patiente description, des gestes, des ordres, des machines, du protocole entre navires, évocation de la concurrence entre remorqueurs, mise à jour des tricheries, etc. Mais le réalisme de la chose n'exclut pas un aspect visuel très impressionnant : le début du film est un chaos de bruits et d'ombres, dialogues étouffés derrière le fracas des vagues, acteurs ensevelis sous les trombes d'eau. Magnifiques plans presque hugoliens de ces maquettes balayés par des vagues gigantesques, et de ces hommes qui pourtant restent calmes et concentrés (et qui continuent d'ailleurs à se faire des vannes à propos du cocufiage de l'un des leurs, très beau petit personnage campé par Charle Blavette). Grémillon est très attentif à tous les seconds rôles, et dessine même des caractères profonds, que Prévert arrive à dévoiler en une ou deux phrases seulement (le prophète cynique joué par Ledoux).

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Après cette noirceur des premières minutes, le film opère un brusque virage vers la lumière, en même temps que Gabin découvre sa passion pour Morgan. La scène mythique de la plage est fidèle à sa réputation : le travail de la photo, le jeu des acteurs (c'est un des plus grands rôles de Gabin, aucun doute), et surtout la magnifique symbolique des décors de Trauner, forment une alchimie parfaite. Elle culmine avec cette maison blanche isolée au milieu de la plage, où les deux amants coupés du monde réalisent à la fois l'exclusivité de leur amour et la solitude qui les gagne déjà. Cette maison paraît hantée par cet amour alors même qu'il est en train de naître. Pour une fois, les lumières rasantes sur les visages, la mise en valeur des regards par l'éclairage, ne m'ont pas gavé : elles "déréalisent" le film, qui virait presque au documentaire dans ses débuts, le font quitter le concret pour partir dans la poésie. Cette scène centrale est le pivot qui fait virer le personnage de Gabin. A partir d'elle, il va quitter tout ce en quoi il croyait, épouse, boulot, caractère viril, dans une dégringolade intérieure qui va entraîner tout le monde. Les dernières minutes sont plus que tragiques, le décor superbe de la ville de Brest servant de prolongement au désespoir de cet homme qu'on sent complètement fini. Sur un scénario pourtant tout simple (un homme marié rencontre une autre femme, et les perd toutes deux), Grémillon parvient à atteindre l'aura des mythes. Dommage qu'il en rajoute une louche de trop en nous faisant écouter à la fin une litanie religieuse bien neuneu, qui au lieu d'ajouter de la force, en enlève pas mal. Seule erreur de ce film vraiment très fort.

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