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On ne va pas y aller par quatre chemins : True Detective est grand. Il est bien rare de voir une série aussi cohérente, aussi bien jouée et aussi bien mise en scène, trois qualités la plupart du temps sacrifiées au bénéfice du "tout-auteur" et du "tout-scénario". Cette série-là pourrait bien annoncer une nouvelle ère, où le gars à la réalisation pourrait enfin être reconnu, et on pourrait trouver une cohésion formelle autant que narrative filant sur tous les épisodes.

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Cette série est systématiquement "mieux". Mieux jouée donc, puisque dans le rôle des principaux protagonistes (outre une ribambelle de bombasses toutes plus à poil les unes que les autres, ce qui devrait inciter mon Shang à s'acheter un générateur de secours), on a quand même Matthew McConaughey et Woody Harrelson, qui sont quand même pas les plus malhabiles. Pas les plus sobres non plus, on est d'accord, mais le fait est que là, la surenchère dans le jeu est magnifique. Il faut dire que leurs personnages sont parfaitement border-line : le premier est un flic en proie aux hallucinations, dont la surpuissance intellectuelle va de paire avec une vision hyper-noire de l'Humanité, un détective métaphysique en quelque sorte ; l'autre est un brave flic viril a priori, mais cache sous sa carcasse un homme en proie à des addictions sexuelles dommageables pour son mariage, et des pulsions de violence qu'il assouvit souvent sur des suspects interloqués. La froideur et la distance versus le sang chaud et l'anti-intellectualisme, parfait duo mal accordé qui va pourtant faire des étincelles. McConaughey est à 200% sur chacune de ses répliques, trouvant un jeu d'une densité extraordinaire ; certes, c'est souligné, c'est américain à mort, c'est l'école de la "construction de personnage qui se voit et qui vise tous les Awards disponibles", mais le fait est que c'est bluffant : son personnage est parfait, mutique, triste, hanté, toujours crédible malgré son côté bigger than life. Mais c'est presque Harrelson qui mérite le plus notre respect, puisque son personnage est beaucoup plus classique, beaucoup plus modeste ; mais le gars, avec ses grimaces de gosse viril pas possible, lui donne lui aussi une force énorme, la violence contenue dans le personnage transparaît dans chacun de ses regards. La série est déjà géniale pour ça : regarder ces deux-là faire le taff.

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Une complicité naît peu à peu entre les deux, grâce à des dialogues traités dans la longueur sur le sens de la vie, et grâce aussi à une enquête retorse : qui a tué cette prostipute et l'a grimée en victime satanique dans cette Louisiane profonde pleine de pasteurs escroc, de paysans au front bas et de notables pervers ? Là aussi, la série est "mieux", mieux racontée. Par une série de flashs-back très judicieux, le scénario alterne la description de l'enquête avec la narration des deux héros 20 ans après. Ca donne des idées d'écriture formidables, flashs-back mensongers, variation des points de vue, et surtout suspense total : pourquoi tant de temps après les gars reviennent-ils sur cette enquête ? A mi chemin, le film change d'angle, redistribue ses cartes et, tout en restant très homogène avec les premiers épisodes, nous fait découvrir une autre vérité cachée. Le scénario est d'autre part beaucoup plus attiré par les personnages, par le contexte, que par l'enquête elle-même (sauf dans les derniers épisodes, un peu plus faibles parce qu'ils ne s'accrochent plus qu'aux évènements) : les meilleurs passages sont ceux entre les deux acteurs, le cynisme de l'un se heurtant au bon sens moral de l'autre, l'intuition de l'un s'incarnant dans les gros poings de l'autre. Des dialogues très finement écrits, filmés longuement dans des voitures, et qui montre une complémentarité attachante entre les deux personnages.

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Enfin, le "mieux" principal : la mise en scène. Les gars ont compris que ce pouvait être une bonne chose de confier les dix épisodes à un seul réalisateur, histoire d'être un peu homogène : c'est Cary Fukunaga qui s'y colle, et c'est énorme. Il y a bien sûr LE moment de bravoure, un plan-séquence de 7 minutes qui prend une scène d'action hyper-complexe à travers un décor grand comme un village, moment sidérant qu'on peut se passer en boucle pour se rendre compte de son intelligence de l'espace. Mais même dans les moments moins directement virtuoses, Fukunaga est toujours juste, toujours fort. Le territoire de la Louisiane est génialement rendu, entre moiteur et campagne, entre la monstruosité des freaks coincés dans le bayou et l'alcoolisme latent de petites villes. La réalisation des scènes d'action est très réussie (la brutalité de la fausse résolution à mi-chemin), mais aussi celles beaucoup plus calmes de trajets en voitures ou de quotidien. Une petite pointe bienvenue de sexe en plus, ajoutez une touche d'effets spéciaux, une musique blues imparable, les splendides lumières d'Adam Arkapaw, quelques brusques entrées du fantastique (ce type masqué, en slip, armé d'une machette, terrible), et vous avez le plus bel écrin qui soit pour raconter cette intrigue à rebondissements qui ira très loin dans la fouille des sentiments humains. Une série qui entre directement dans le très très haut du panier, pour ma part.