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15 ans après Dillinger est mort, Ferreri tente le diptyque avec ce film qui lui répond point par point. C'est pas moi qui le dis, c'est le film lui-même, qui vient dans son dernier quart d'heure nous replonger dans le chef-d'oeuvre d'antan et du coup éclairer tout ce qu'on vient de voir. Un film à clé, quoi, dont la solution serait à chercher dans la filmographie même du garçon. Du coup, on se repasse I Love you avec un autre oeil, pardonnant les nombreux défauts pour découvrir un sens caché bien émouvant.

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Il s'agit encore une fois de parler de l'homme moderne aliéné. Dans les années 70, le mythe de l'Amérique et les bouleversements politiques corrompaient la santé mentale de Piccoli. Aujourd'hui, c'est la lutte des sexes qui vient troubler les héros de l'histoire. Michel (tiens...) n'avait pourtant pas besoin d'être aliéné pour être de toute façon légèrement barré. Christophe Lambert le joue débile léger, transformant le blues indolent de l'homme des 80's en rêverie hébétée, en lenteur crispante et en insensibilité latente. Le jeu du gars énerve au départ, tant la mollesse et la pose semblent être ses deux seuls mots d'ordre. Mais peu à peu on se rend compte que c'est plus intelligent qu'il n'y paraît : c'est juste un être solitaire perdu dans la décennie, sur lequel les évènements, les femmes ou les drames n'ont plus d'emprise. Agnès Soral pleure sur son seuil ? Son voisin Eddy Mitchell se suicide ? Il s'en fout. La seule chose qui subitement le raccroche au domaine des sentiments : un porte-clé qui sussurre "I love you" quand il le siffle. Ferreri file la métaphore de l'homme dominant et de la femme-objet, du rapport avec la machine, du fétichisme, et se montre vraiment convaincant pour épaissir de plus en plus la symbolique de la chose : un accident empêche Lambert de siffler, et c'est le thème de l'impuissance qui apparaît ; on rencontre un autre homme possédant (presque) le même porte-clé, et le triolisme est évoqué aussi bien que la compétition masculine ou l'homosexualité latente du personnage. C'est finalement assez fin, même si Ferreri, fidèle à son style frontal, ne prend pas beaucoup de pincettes pour nous parler de tout ça.

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Très ancré dans son époque (ah ! l'esthétique graffiti et les groupes de pop dandy jouant dans des squats !), le film vient toujours démentir ses tendances à la rêverie ou à la poésie (le romantisme des personnages, les envies de voyage, l'amour platoniQue) par des entrées tonitruantes de trivialité là-dedans : sexe brutal, criailleries, chômage, crise morale et financière latente, et même un cochon chinois errant dans l'immeuble (et qui se montrera capable de déclencher lui aussi le "I love you") . Mais comme chez Dillinger, Ferreri filme surtout un homme enfermé et le complexe scénario qu'il tresse pour s'évader. Le revolver rouge de jadis est ici remplacé par un marteau, la femme endormie par un porte-clé à voix de synthèse, c'est la même chose avec la froideur des années 80 en plus. Et avec une bonne louche de pessimisme également : Piccoli était in extremis sauvé par un grand voilier exotique, le même voilier laissera Lambert abandonné sur la grève, manière de condamner définitivement ce putain de rêveur romantique sacrifié à la consommation et à la gadgetisation de ses fantasmes. Moins fort que son modèle, sans aucun doute, mais bien intrigant quand même.

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