9782081324756,0-2101314Net et sans bavure, voilà le nouveau Férey, qui s'éloigne du polar pour se livrer à l'étude de personnages, la seconde lui réussissant autant que le premier. Les Nuits de San Francisco est très simple : c'est la narration d'une rencontre un soir entre deux déclassés. D'un côté, un clodo odorant d'origine sioux, complètement abandonné de tous ; de l'autre une unijambiste amère, traînant le souvenir de son viol comme une lourde valise. Tout les éloigne, mais le hasard va les faire se rencontrer, sans qu'on sache exactement quel sera leur avenir et s'ils en ont même un. Rien de très original dans la trame, c'est certain, mais Férey trouve exactement le bon angle pour raconter ça : le roman est séparé en deux parties exactement égales, commençant par nous donner le point de vue de l'homme, puis recommençant à zéro pour nous donner celui de la femme. Quelques dizaines de pages de biographie nous expliquant comment le personnage est arrivé là, dans ce parc nocturne de San Francisco, puis quelques pages retraçant la rencontre, répétées de la même façon les deux fois, avec juste un glissement de point de vue. C'est adroit et vraiment payant : sans rien perdre de son mystère (comment deux êtres aussi différents peuvent communiquer ?), la situation s'éclaire avec précision, rien que par son abord différent, par cette façon empathique qu'a Férey d'épouser le passé et les motivations de ses personnages.

Construction originale que vient renforcer une écriture d'une remarquable sobriété. Férey trousse ses dialogues avec une maîtrise qui rappelle Hemingway (le spécialiste mondial du dialogue) : étranges, décalés, ils sont pourtant très crédibles. Mais la rapidité d'exécution avec laquelle il dessine ses protagonistes, avec laquelle il nous fait comprendre leur biographie, est tout aussi remarquable. Le style est simple, épuré, privé de gras, mais va vraiment au plus direct pour nous parler de ces deux déclassés, et donc de la société américaine dans son entier. Très beau livre, au final.