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Rares sont les adaptations de Nabokov au cinéma ; on aurait donc tort de s’en priver surtout lorsque celles-ci sont des « comédies cruelles » relativement réussies  -  je ne sais ce que le Vladimir pensa de cette œuvre mais elle a tout de même et du chien, et du poil.  L’histoire est une tragédie amoureuse relativement classique (tout du moins au départ) : une jeune femme drague un homme entre deux âges (marié, un enfant et… riche). Ce dernier connaît là la passion de sa vie, alors que l’objet de la passion ne cherche qu’à profiter au max (matériellement, of course). La donzelle s’ennuie tout de même rapidement (c’est chiant la vie de château) et prend un amant. Là où le film devient piquant, c’est que la Belle décide d’avoir son amant constamment sous la main - elle le fait engager comme assistant de son pigeon, grand amateur d’art. Là où le film devient cruel, c’est lorsque le pigeon, qui venait tout juste d’ouvrir un œil sur la relation coquine entre sa compagne et son assistant, devient aveugle. Les deux amants, sous son nez, vont continuer à vivre leur amour torride ; aidé par sa canne blanche, notre richard, habité par le doute, va tenter de trouver des preuves de l’enfumage de sa compagne… Jusqu’au drame, pensez donc.

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Comme la jeune femme n’est autre qu’Anna Karina , déjà, le film vaut d’être vu. Cette belle Anna, en cette année 69, semble avoir été créée pour porter des mini jupes et rendre dingue les hommes . Loin de jouer les potiches à la Bardot (oui, c’est gratuit), l’Anna, sourire mutin, grands yeux plus profond qu’une piscine municipale, tour à tour grave et légère, mène par le petit bout du nez notre bourgeois anglais. Cette petite ouvreuse qui vend des glaces dans le noir ne va pas tarder à flairer la bonne affaire et à manipuler notre homme comme un trombone - pas l’instrument. Ses tenues sont de plus en plus affriolantes (Anna Karina est belle même dans un emballage plastique : elle fait très bien le bonbon), ses baisers de plus en plus fondants, notre homme de plus en plus accro.  Il en arrive à organiser des fêtes dans son manoir avec hommes habillés en peau de zébu séchée (on est à la porte des années 70, mes pauvres amis) et femmes en tenues plus bariolées que la mire - ça fait mal aux yeux mais que ne ferait-on point par amour ? Seulement, c’est lors de l’une de ces soirées enfiévrées que l’Anna va recroiser un amour d’antan, Jean-Claude Druault himself - la belle gueule, le regard calculateur et froid, le type parfait pour aider l’Anna à plumer un pigeon.

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Le montage est parfois un peu abrupt mais ces passages un peu rugueux d’une séquence à l’autre permettent de faire avancer l’histoire relativement rapidement  - à l’image du tourbillon dans lequel se retrouve entraîné notre homme entre deux âge qui va lui aussi passer, en un temps record, de la vie pépère et conservatrice (sa femme semble sortie d’un musée, elle est déjà toute sèche, comme empaillée) à la vie moderne « trépidante » (et laide) avec ses canapés rouges gonflables (Anna a un goût sûr pour les horreurs visuelles de son temps) . La musique prend des accents deleruesques - derrière la petite mélodie amoureuse et sirupeuse traine des ombres violonneuses plus inquiétantes - et accompagne parfaitement ces histoires d’amour : l’une pathétique (l’amour est aveugle…), l’autre passionnée  et sans complexe (l’Anna et le Jean-Claude baisouillent  à la moindre occase, leur corps jeune et dorée s’unissant érotiquement sous l e soleil (spéciale dédicace à M.)).

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Le petit jeu des deux amants (qu’il est falot et ballot, tout de même, notre bourgeois : le Jean-Claude se fait passer pour un homo et l’autre n’y voit que du feu (puis plus rien…)) est un peu vaudevillesque mais  va prendre un tour beaucoup plus caustique lorsque notre pauvre bourgeois, aveugle, s’enferme avec l’Anna dans une immense villa au bout du monde. On pense à Locataires du gars Kim-Ki Duk avec cet amant contournant sans cesse le mari pour caresser la belle Anna. Cela paraît d’autant plus cruel que cette dernière partie se déroule sous le soleil éclatant de Majorque : les deux amants vivent leur passion « au grand jour » pendant que notre pauvre aveugle se fait posséder tant et plus, s’enfonce dans ses illusions. A force de jouer à ce petit jeu dangereux (le Jean-Claude est muet mais jamais à court d’idées pour s’amuser de notre pauvre aveugle),  notre richard va être en alerte (il a l’oreille fine, forcément). Dans les dédales de cette maison, il va à son tour tenter de trouver son chemin pour pister les deux petits rats qui l’entourloupent. Y a-t-il une justice ou la vie est-elle juste terriblement cruelle ? Tony Richardson nous sert un œuvre parfois un chouïa décousue (le montage, disais-je, des séquences en caméra portée un peu trop « flottante »…) mais relativement efficace dans son rythme (et, ce qui ne gâche rien, les acteurs semblent prendre un plaisir particulier à prendre part à ce « jeu de massacre » à l’humour très noir (forcément, haha) ) :  jubilatoire et nabokovien.

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