9782070146000,0-2084750Gallimard nous exhume le premier roman de Gary, qu'il signât alors du nom de Roman Kacew à 19 ans, et c'est toujours une bonne nouvelle d'en avoir (des nouvelles) du bon génie quand on a, comme mon compère Shang, lu et relu l'oeuvre complète d'icelui. On plonge donc avec émotion dans ce texte, et on est vite effectivement en pleine apnée. La "trame", si on peut appeler ça comme ça : un personnage mystérieux (Tulipe, déjà) se retrouve à arpenter un souterrain qui est en fait une sorte d'antichambre de la mort. De chapitres en chapitres, il va croiser un incroyable foisonnement de cadavres en décomposition, de squelettes, de charognes puantes et de fantômes, constituant une sorte d'odyssée morbido-scato-farcesque au travers d'une société pourrie physiquement et moralement. Les cibles privilégiées de Gary : les flics, tous minables, ridicules, grouillant comme des vers dans les moindres recoins de ce cloaque ; les bourgeois, pathétiques et odorants ; les juges, les notables, les cocus, les nazis, les curés, les bonnes soeurs, les joueurs de belote, bref l'Humanité entière, à commencer par Tulipe lui-même, autoportrait en homme veule et crétin, ne lâchant que quelques onomatopées stupéfaites face aux visions infernales qui s'étalent devant lui. La gente humaine est entièrement vouée à la décomposition, et les dizaines d'anecdotes racontées par ces cadavres ont toutes trait au pourrissement, à la tromperie, à la domination, ou au mieux au pet sonore, à la chaude-pisse et au vomissement à répétition.

On le voit, le jeune Gary se la joue insolent et anti-conformiste dès le début de sa carrière. Non seulement le fond, ricanant et noir, est un véritable jeu de massacre ; mais la forme est elle aussi sidérante : faite de répétitions inlassables, de grands monologues musicaux, de très courts dialogues orduriers et scatologiques, d'une rythmique sur-dynamique jamais interrompue, l'écriture rappelle Céline (référence sûrement un peu trop pesante là-dedans), mais annonce déjà aussi les romans d'Emile Ajar, par son goût pour l'outrance et la syncope. C'est foisonnant, diront certains, bordélique diront d'autres, mais en tout cas il y a là une personnalité très claire qui s'exprime. On se marre beaucoup, il faut le dire, à lire ces aventures sexuées et cradouilles, et à voir défiler les cibles. Gary dégaine et frappe fort, même si tout ça est encore très maladroit, pas très fin et trop "jeune". Une sorte de plan en coupe des cercles de l'Enfer, où toutes les tombes seraient saturées de ce qui fait le pire de l'Humanité, le tout dans un rire rabelaisien qui emporte tout. Imparable, et nécessaire comme un Gary.