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Adeptes d'un cinéma épuré et sobre, fuyez ce film d'Elio Petri. Véritable surenchère de zooms et de caméra à l'épaule portée par un épileptique, la mise en scène de A Chacun son dû est une sorte de point de non-retour de ce que faisaient les Italiens dans les années 60. C'est épuisant pour les yeux et pour les nerfs, mais le fait est que ça s'avère aussi diablement efficace pour développer le sujet du film.

Car il s'agit d'être au plus près de la réalité là-dedans, dans une imitation de style journalistique pris dans l'urgence et sans calcul. On est là dans le pur film enquête-brulôt politique, et il importe de suivre les personnages coûte que coûte, comme si la caméra attrapait par hasard les différents évènements, comme si on était embarqué aux côtés du protagoniste. Au départ, un double meurtre ; on croit à un règlement de compte d'un mari cocu, mais l'ami d'une des victimes, lui, est persuadé qu'il faut aller chercher plus loin. Y a du notable véreux derrière tout ça, c'est lui qui vous le dit, et il ne se privera pas d'aller fouiller chez les Romains et les Palermois de la haute pour mettre à jour les scandales. A mesure qu'il progresse dans son enquête, les menaces naissent autour de lui, et Petri jubile de nous montrer les bourgeois incapables de se débarrasser de ce teckel hargneux qui s'accroche à leurs basques. Dans le rôle du "héros" : Gian Maria Volonté, excellent. Excellent parce que justement ce n'est pas un héros : il manque de courage (sa façon de raser les murs dès qu'il sent les menaces s'approcher), est parfois prêt à tout lâcher pour lutiner la femme de son ancien pote (Irene Papas, fatale), aborde presque timidement les gens qui pourraient l'aider. Mais c'est un vrai grand homme, qui ira jusqu'au bout de sa lutte contre l'injustice. Volonte porte toute la petitesse et la noblesse de son personnage : très humain, celui-ci est tout autant pathétique que grandiose. Il est même parfois assez drôle dans ses subits accès de crânerie, lunettes noires et poses viriles, qui tranchent avec son romantisme (les scènes au bord de la mer) ou avec sa passion moite pour la dame.

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Le scénario est simple et raconté net, assez intéressant même si on voit venir la vérité en avance. Mais Petri trouble cette apparente simplicité par une mise en scène effrénée, urgente, à bout de souffle, qui transforme cette simple enquête sentimentale en thriller haletant. A chaque réplique, le gars torture son bouton de zoom ; à chaque entrée dans une voiture, le cadreur se cogne la tête au plafond. On a l'impression que la caméra est toujours en train de courir, ou d'attraper à l'arrache des détails. Du coup, l'univers paraît fragmenté, découpé en milliers de signaux mystérieux que seuls ces zooms impossibles peuvent attraper. Une esthétique pop mise au service d'un polar et d'un découpage hystérique de l'espace, en quelque sorte. Quand Petri se calme un peu et prend le temps de faire des cadres un peu plus construit, c'st d'ailleurs très joli, là aussi découpé finement (l'importance des fenêtres, des cadres de porte, etc). Alors, oui, c'est assez démodé, très très formel, et ça étouffe un peu les acteurs sous des tonnes d'effets de caméra ; mais il en ressort un étrange film, à la fois polar et portrait d'un homme amoureux et malheureux en quête de vérité, et finalement c'est touchant et prenant. Beau film, oui.

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